mercredi 21 mai 2014

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"Différence et répétition" de Deleuze ramené de la bibliothèque.
Allant à la bibliothèque et aux librairies d'occasion plus souvent qu'aux courses alimentaires ces derniers temps, les livres étant ce qui me re/tient un peu de la confusion chaotique. Parvenant à lire des pages bien plus qu'à voir des personnes.
Ce livre a l'air d'un baume. Beaume. Bhome. 
D'un puissant labyrinthe dont il ne faut pas hésiter à fermer les yeux afin de chercher les directions avec tout son corps au contact des murs.
Il y a quelques jours j'ai regardé très longtemps ("très" ? autistiquement "très" n'existe pas, ou alors existe perpétuellement, en fluide) en ville au pied d'un arbre un amas de hautes herbes de type graminées prendre le vent, aller et venir, ou bien attraper le vent, c'est ce que je me suis demandé indéfiniment : qui du vent ou des herbes fait balancer, qui touche qui, à l'aller si c'est le vent qui fait doucement courber les herbes alors ne serait-ce pas les herbes au retour qui plongent dans le vent ? Aucune conclusion, si ce n'est que ce fut un rare moment de grâce visuelle & sensitive (((ce qui me fait en revenir à « autistiquement » : il s'agit peut-être d'une perpétuelle histoire d'&, de dilutions d'et et et et...))). Cette image toujours sensiblement vive m'est réapparue à la lecture de "Différence et répétition".

Répétition.
La nouvelle psychanalyste - sera nommée Ko-Pilot - m'a en partie rassuré d'une étagère de sa bibliothèque remplie de Foucault. M'en suis rendu compte après lui avoir biographé en express que Foucault m'avait probablement sauvé du joug familial et enclenché toute une émancipation intellectuelle vers mes 17 ans. La première rencontre avec elle, certes parcellaire, fut néanmoins tentante pour entamer comme je lui ai dit du « ping-pong » ; ne serait-ce que de son accessibilité architecturale (échec d'une vingtaine d'appels), sa considération d'un tarif précaire, son appartenance plutôt lacanienne, et sa sensibilité non hautaine à propos de l'autisme finement capté.
Néanmoins ce jour, las de mes propres circonvolutions analytico-culpabilisatrices, je me posture d'emblée sur mes gardes, lui sommant notamment de ne pas me sortir le coup de « la répétition » à propos de mon parcours relationnel intime, sentant que si elle distord une infime matière de ce que je ressens dans le coeur je lui arrache la carotide. Sauf que je suis inutilement carnassier, cette femme d'un calme attentif me répond avec bienveillance : « on ne répète jamais le même ». Dis donc, high five avec Gillou, l' « énième puissance » & tutti quanti.

Tuquan ttiti.
Je retrouve cet après-midi Mme S. après 15 jours d'absence, et je la découvre dans un impressionnant état de désorientation verbale. Son humour malicieux est tel que les premières minutes de nos retrouvailles je me demande si ses phrases incohérentes et incapables d'être finies ne sont pas une invitation ludique qu'elle propose. Sauf que tout se lit dans des yeux et que je remarque rapidement que les siens sont angoissés et tristes. Une phrase qu'elle prononce aujourd'hui contient comme une dizaine de phrases, les mots sont accrochés en même temps qu'ils se décrochent les uns des autres, elle lutte au milieu de sa phrase qui dégringole déjà vers une fin vague dont elle recherche à comprendre ne serait-ce que le début.
Je suis bouleversé et fasciné à la fois. Mais surtout très ému à déceler sa détresse, car elle semble signifier par plein de mots azimuts que quelque chose « ne va pas » dans sa tête qu'elle me montre à un moment du doigt et qu'elle a étrangement aujourd'hui entourée d'un foulard noir (foulards qu'elle met toujours autour de ses épaules). J'essaie d'être attentif le plus calme possible, calme nécessaire notamment depuis l'épuisement que m'entraîne son particulier codage langagier, j'essaie de dialoguer avec certains mots que je sélectionne par l'intensité qu'elle y met. Je parviens à lui entraîner trois éclats de rire, me persuadant qu'elle me comprend, bien qu'elle repart immédiatement après dans une incohérence à toute allure.
Il y a ce moment vers la fin de notre session où elle me regarde anxieuse en me disant « je ne suis qu'une moitié aujourd'hui ». Ce qui me touche profondément. Je lui réponds que je le sens, que j'y suis attentif, et que pour autant j'aime la moitié d'elle « qui est pleinement là ». Émue elle me demande « c'est vrai ? », je réponds que oui. J'ajoute « aujourd'hui vous parlez comme un grand poème ».

La quitter sera très pénible. Je la laisse ensevelie dans un vaste fauteuil jaune d'une salle commune dont elle ne comprend plus la localisation, déblatérant des tonnes de mots qui ne construisent aucune phrase 'intelligible' mais qu'elle destine à me retenir. Dans le couloir d'où je pars j'observe avoir une boule dans la gorge qui larmoie, avec des images fantomatiques de ma mère dans ses innombrables discours maniaco-dépressifs, de Céc durant son épisode schizophrénique fulgurant... Ce n'est pourtant pas du tout la première fois que je côtoie des dialogues délirants(-prodigieux), mais je réalise tenir très fort à Mme S. Je bifurque subitement ma destination du bureau pour aller à celui de son infirmière de secteur, surpassant ma terreur de communiquer avec une inconnue. L'infirmière ne daigne pas me parler, mais une aide-soignante m'indique qu'elle et ses collègues constatent préoccupé-e-s depuis 48h cette forte désorientation de Mme S. et que le médecin a été appelé pour passer demain.

En revenant vers mon bureau je me rappelle avoir appris ce matin qu'Oury est mort la semaine dernière. 
Semaine dernière où Bro était chez moi, absolument sans savoir ni lui ni moi le décès d'Oury (survenu je pense juste le lendemain !) j'ai introduit une discussion par « il ne va pas tarder à mourir Oury... », ce qu'il a acquiescé, puis me racontant tout ce qu'il avait observé de lui à La Borde. Et nous avons déroulé cette fréquente discussion sur la folie, sur ses institutions, sur pourquoi nous avions arrêté lui et moi et deux autres camarades nos soirées publiques sur la psychothérapie institutionnelle, les livres que nous nous conseillions, les domaines professionnels dans lesquels nous essayons du mieux possible - du mieux respirable - de mettre à l'oeuvre nos apprentissages en la matière...
Bro la semaine précédente au téléphone m'avait dit combien il avait peur d'être fou comme notre mère. Ça m'avait terrifié, non pas l'hypothèse bien connue, mais son angoisse que je n'avais jamais mesurée à ce point. Il m'informe notamment d'un énième fait que j'avais mis aux oubliettes : que notre mère avant nos naissances avait été internée en HP. Je prends le temps d'en discuter ouvertement avec lui lorsqu'il est chez moi, du moins du plus longtemps possible de ce qu'il supporte depuis sa tristesse, mais il m'écoute, on s'écoute bien et fort cette fois-ci. Je suis laminé de cette folie-violence familiale, mais je dispose toujours de ce réflexe viscéral de le protéger du mieux possible, d'être là pour discuter, déposer avec lui (réalisant que je m'en sors peut-être 'bien' mieux alors que je fus le plus violenté) ; il me remerciera en partant, mutuellement émus. À vrai dire j'en suis venu à lui parler sans le savoir de "Différence et répétition", de la puissance de vie que nous avons su inventer depuis et au-delà de la violence...



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