dimanche 17 juillet 2011

Saturne sans ses anneaux est-il encore Saturne ?

Pas mal de difficulté à écrire au creux de la matière de ce blog dernièrement. Et ne pas parvenir à écrire ici signifie que l'écriture se tait dans nombreuses de mes dimensions.
Lorsque l'écriture se tait ainsi c'est qu'il y a de la parole accaparée ailleurs, une parole en brouhaha, des chuchotements qui beuglent et des cris qui murmurent « silence »... Une pagaille dont l'apparence peut être impassible, justement ce silence bruyant, mais l'existence si peu visible - la substance pure - s'avère un tourbillon d'inquiétudes.

Dans mon esprit j'ai cette étrange image : deux feuilles de papier dans de l'eau qui flottent l'une en face de l'autre séparées d'environ un centimètre, avec un stylo plume qui nage autour, qui essaye de passer entre les feuilles, mais qui n'a pas la place pour cela et dont l'encre se dilue dans l'eau.
C'est le genre de visualisations éveillées, d'images qui « rêvent » souvent dans mon esprit (qui apparaissent constamment si je ne « contrôle » pas). Si je cherche à comprendre ce que je ressens à un moment donné dans ma vie ce ne sont pas des mots qui surgissent mais de telles images/animations. Je ne cherche pas forcément à les analyser, pour cette image je vais bien plus la contempler et observer si les deux feuilles vont s'écarter, flotter autrement, si le stylo va réussir à se faufiler dans une écriture, si l'eau va se faire encre, etc. ; je vis la scène sans vouloir la disséquer.

Mais je sais qu'il y a un mot qui apparaît fréquemment et clairement en moi ces derniers temps : (la) mort.
Je ne refuse pas ce mot, j'essaye de l'accueillir comme j'accueille l'image décrite précédemment, je l'observe vivre en moi depuis quelque temps. Je ne dis pas que c'est facile, mais je ne souhaite pas m'y refuser, pour cette raison : c'est un mot dont l'image en moi serait une très forte luminescence, il peut à la fois m'éblouir douloureusement si je ne fais pas attention aux angles de vue par lesquels je le regarde, mais il éclaire également puissamment des éléments de vie, me montrant alors des aspects importants [importemps].

*

Le corps parle bien souvent mieux que des mots. Et si je n'arrive pas aisément ces derniers temps à écrire (autant qu'à me consacrer à mes passions) c'est sûrement parce que mon corps semble encore une fois dans cette disposition d'effacer plutôt que d'inscrire.
Peut-être qu'en ce moment j'apprends à déchiffrer, à lire ce qui s'efface bien plus que ce qui s'écrit. Je ne sais pas, je pose à propos de cela aujourd'hui des premiers mots.

Ce qui s'efface.
J'ai réalisé il y a quelques jours que « ce qui s'efface » appartient à une des rares certitudes de ma biographie : ma maladie [amyotrophie spinale / spinal muscular atrophy] est dégénérative. Je perds régulièrement des capacités physiques, et ce depuis toujours autant que pour toujours. Il n'y a pas de surprise à cela, je ne considère même pas qu'il y ait de malédiction ; ma réalité est telle qu'elle, je ne cherche pas une vie qui n'est pas la mienne (donc je ne cours pas après des attentes de « guérison », et mes espoirs se situent envers le monde et des êtres chers plutôt que par rapport à un chromosome n°5).
La surprise c'est de ne jamais savoir quand est-ce que mon corps va perdre une fonction motrice. De bien évidemment, si je le savais ce ne serait plus une maladie, ce ne serait même plus un corps humain, alors quelque part ce ne serait plus de la vie... Il n'empêche que cette vie comme n'importe quelle autre est un élan qui peine à être réfréné. Je sais pertinemment que « tout le monde meurt » bla-bla bla-bla, mais je sais/sens aussi que je meurs vite.

« Vite » n'a a priori pas beaucoup de sens, il n'y a pas de vitesse pour vivre // il n'y a pas de vitesse pour mourir. J'utilise ici la notion de vitesse de cette façon : à chaque fois que je perds une capacité physique, si je veux continuer à déployer toute la vivacité possible j'ai intérêt à réagir rapidement (adaptabilité physique et mentale), j'ai quelque part intérêt à être plus rapide que la maladie avant qu'elle ne me rattrape de nouveau.
Ça fait 31 ans que je pratique cette sorte de saute-mouton avec la maladie, elle gagne un territoire, j'avais entre-temps cultivé une autre parcelle de territoire (je crois que ça atteint le cosmos d'ailleurs :)). « Saute-mouton » en cela que la maladie et moi n'avons pas le choix que de fonctionner ensemble, que de nous propulser l'un-e par-dessus l'autre, de prendre en quelque sorte appui l'un-e sur l'autre. Non pas une co-dépendance, peut-être plutôt une certaine dynamique.

Mais dynamique probablement trop brusque pour moi dernièrement.
Je ressens notamment que je me fais vieux, ou plutôt cette maladie me fait vieux. Ça fait déjà pas mal de temps que je dis que je me sens vieux, disons que parfois dernièrement je me suis senti ultravieux. :) Cette sensation de vieillesse je la perçois dans une sorte de vibration globale du corps, lorsque celui-ci semble émettre physiologiquement de moins en moins de vibrations {pour de plus en plus d'ondes}.


Lorsque j'étais tout petit les médecins avaient dit à mes parents que je ne vivrai pas au-delà de mes 8 ou 9 ans, j'ai l'impression bien souvent d'être un champion du sursis existentiel. Souvent j'en rigole, parfois ça me compresse (quant à la motivation de mes parents à m'avoir raconté cela lorsque j'étais gamin, ça appartient sûrement à toute la fabrication parentale de « l'enfant victoire » dès qu'il y a un handicap, une victoire qui peut s'avérer poisseuse à vivre pour le gamin devenu grand...). Et oui bien sûr la plupart des médecins déblatèrent beaucoup d'ineptie... Néanmoins leur posture d'autorité peut malheureusement injecter de la gravité, aussi stupide soit-elle. Les mots savent s'accrocher.
Dans la nouvelle ville où j'ai emménagé je peine - une fois de plus - à trouver un médecin généraliste un minimum compétent et sensé. Et la semaine dernière j'ai eu le droit à un médecin infâme qui, en voulant m'étaler sa science, m'a demandé froidement si je réalisais que j'allais bientôt mourir, qu'il ne me restait plus beaucoup de temps vu « [mon] état ». Il m'a expliqué (!) que je n'allais « bientôt » (?!) plus pouvoir vivre ma vie actuelle, « vous ne pourrez plus sortir chaque jour et voyager comme vous le faites, mener toutes vos activités, vous allez bien plus être... » et il montre le lit dans ma chambre, presque comme un cercueil. J'ai évidemment essayé d'à peine l'entendre et de réfléchir à autre chose, mais une semaine après j'y pense encore.

Ce médecin stupide a pourtant semblé dire haut ce que la maladie dernièrement dit vers le bas.
Principalement : ça paraît presque confirmé que j'ai perdu une fonction musculaire dans le poignet droit. Probablement un tout petit influx nerveux... mais « petit » lorsqu'il ne reste plus grand-chose devient immédiatement gigantesque. Et ça fait depuis presque deux semaines que je n'arrive plus à prendre des notes au crayon lorsque je lis un livre, que j'ai beaucoup plus de difficultés à conduire le joystick du fauteuil, que je peine terriblement à étendre le bras pour nager... Et je ne peux pas m'empêcher de penser qu'au prochain déclin d'influx nerveux dans ce poignet je ne pourrai définitivement plus utiliser mon bras droit, qui est actuellement le dernier frêle levier d'action.
Rien de nouveau à mon processus de vie, pourrai-je conclure à cela. Sauf que si, bien sûr que si, il y a de la nouveauté insupportable, celle de retirer des plaisirs, des axes de quotidien, des rencontres vers la vie : j'aime terriblement annoter au crayon mes lectures, conduire mon fauteuil est mon moyen de visiter le monde, j'aime passionnément nager...
Les membres physiques ne sont que les parties visibles de l'anatomie, ce sont les panneaux publicitaires de la maladie. Les organes déclinent de plus en plus eux aussi. Les tensions musculaires et douleurs neuropathiques semblent devenir la charpente de mon squelette, les voies respiratoires supérieures fonctionnent au petit bonheur la chance (altérant péniblement ma qualité de sommeil), lorsque je travaille tranquillement au bureau il m'arrive désormais de commencer à m'étouffer avec ma salive comme si ma trachée s'endormait, quelques problèmes apparaissent du côté des reins, etc.

À vrai dire cette liste n'est pas le plus inquiétant, au moins elle donne des indications au présent. C'est la suite de la liste qui est encore vierge qui détient l'impact angoissant.
Je ne veux pas savoir « quand », je voudrais savoir « comment ». Je réalise dernièrement que je suis incapable de projeter l'état de mon corps, de son autonomie, dans un an, voire même dans six mois. Nulle morbidité ici, plutôt du pragmatisme se souciant de mes projets, mes ambitions, mes ami-e-s et amours (terriblement), mes apports dans le monde. Autant que je sais bien que toutes ces réflexions - entre a priori et a posteriori - peuvent être absurdes, peut-être un peu désespérées/paniquées, mais j'ai des milliards d'envies de vie qui ne savent plus trop actuellement comment se déployer.

Si je suis en train de mourir (quel être banal... ;)) alors j'ai besoin de savoir comment je peux encore vivre.
J'ai la persuasion que la plus grande vie est maintenant. Illusion d'optique ou optique ultraviolette ?




PSsstt : Aux camarades handis : je sais très bien qu'il y a gastrosto, trachéo & tutti quanto qui m'assurent théoriquement/techniquement de longues années... Je ne renie pas tout cela, je réfléchis bien sûr à tous les possibles (en écoutant aussi délicatement mon entourage). Mais je suis fatigué et je ne cherche pas à vivre « à tout prix », c'est-à-dire que je ne veux pas faire un concours de vie, je m'en fous « d'être là » juste pour y être.

dimanche 10 juillet 2011

Infinitime.

Pour le travail je reprends ce dimanche un livre que je n'avais pas terminé il y a quelques années, « Foucault and the Government of Disability » (University of Michigan Press, 2005), et je réalise aujourd'hui une fois de plus ce fait fascinant : il est possible de lire et relire de nombreuses fois un ouvrage, autant que d'écouter d'innombrables fois une musique, d'observer à différentes reprises une oeuvre d'art, il est probable qu'à chaque fois de nouvelles subtilités surgissent de l'objet, et alors que de nouvelles idées naissent en soi, dans le monde.

J'utilise le verbe « naître » dans une idée de fougue joyeuse, de toutes ces premières années de vie où la soi-disant insouciance me semble bien plus un souci - au sens de : préoccupation - permanent à l'envie joyeuse, à la recherche de création.
Il faut sûrement savoir naître plein de fois dans une vie.

Je lisais donc ce livre en commençant à prendre des notes, les fameuses brindilles qui font de mon travail des branches, des arbres puis des forêts. Mais je me suis étonné de ne pas trouver sur les pages que j'étais en train de lire les précédentes annotations d'il y a quelques années... Jusqu'à ce que j'en trouve une première, que j'ai considérée bien tardive. Pour enfin comprendre : à l'époque tout ce que j'avais lu avant cette page de m'avait apparemment pas entraîné autant d'idées, alors qu'aujourd'hui je sautillais d'excitation de la cervelle toutes les dix lignes.
Est-ce que j'étais ignorant ces quelques années en arrière ? Je ne pense pas qu'il s'agisse de cela, juste j'observais d'autres aspects de ce qui est élaboré dans ce livre, et maintenant j'en vois de nouveaux. J'ai constaté que j'aime toujours les notes de ces précédentes années (notamment une sur la réversibilité), autant que celles d'aujourd'hui les complètent avec encore une dimension supplémentaire.

Je me suis dit que j'espère mourir en étant devenu un infini dimensionnel, et donc que je ne sois plus une étendue mais une multitude de directions de vie(s).
Ce qui serait un remerciement au temps, à tout ce qu'il apporte de grandissant et à tout ce qu'il déguise d'enrichissant derrière ce qui paraît trop permanent, voire bien souvent ennuyant. À bien y regarder l'éternel est absolument partout, chaque déclenchement de vie active de l'éternel.


mercredi 29 juin 2011

Toulouse 062011







¤






(La mise au point est ratée, mais quelque part j'aime,
l'eau est d'autant plus insaisissable.)

Avant de prendre le train en partant de Toulouse j'ai cherché un endroit où suspendre ma tête lourde de nombreuses questions et de la terrible sinusite qui déclarait sa première fièvre [+4 jours aujourd'hui, c'est la guerre]. Mon endroit de prédilection est toujours les bibliothèques, d'autant plus connaissant et appréciant la grande médiathèque toulousaine. Elle était fermée, ce qui m'a permis de me diriger vers la place Marengo où j'ai immédiatement été saisi par une fontaine au sol d'une dizaine de jets rectilignes qui s'élèvent de façon aléatoire.
Pas si aléatoire que ça il me semble bien. J'ai observé, compté maintes fois, puis j'ai abandonné les mathématiques pour me laisser rythmer, et j'étais de plus en plus persuadé que l'architecte de cette fontaine avait une musique dans la tête. Que j'ai écoutée de cette façon : en regardant l'eau, et en pensant fort à Debussy. Écouter en regardant.
Les énormes bulles d'eau m'ont littéralement fasciné, hypnotisé à vouloir en voir encore une, encore une, encore une. J'ai failli rater le train.


mercredi 15 juin 2011

Message au jeune homme qui fait du piano [Ré].




Déposé aujourd'hui dans une boîte aux lettres.

Me suis arrêté net hier soir dans la rue en entendant ce même morceau au piano saisi plusieurs fois depuis que je suis arrivé dans ce quartier du village.

Quelqu'un-e se met au piano, connecte tout son corps (posture, dextérité, vivacité), sa concentration et ses émotions (désir ?) à l'instrument, et écoutez tous les filaments de vie qui se faufilent au-delà du piano-pianiste... Gigantesque discrétion de bonheur.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté là assis contre le mur à écouter le jeune pianiste s'élancer puis recommencer, se tromper, recommencer les trois mêmes morceaux. Ça n'avait rien d'un concert, c'était bien plus de l'apprentissage, de la technique ; mais lorsque la musique décollait alors ça valait tous les plus grands concerts de la planète, car il n'y avait aucun public à convaincre mais « juste » un pianiste inconnu qui déclenchait sans rien annoncer ce soir-là de la beauté quelque part.
Je me suis dit que les musicien-ne-s débutant-e-s (me) sont peut-être les plus émouvant-e-s, un tel apprentissage est une énergie transcendante.
 

mercredi 1 juin 2011

De l'adolescence jusqu'à la réalité {en passant par les rêves} : des humain-e-s alphabétiques.

Suite à un rêve il y a quelques nuits à Ré où je me retrouve au collège à la récréation, je me rappelle d'un détail réel de cette période très peu intéressante, vaporeuse, qu'a été l'adolescence : j'avais créé et j'écrivais des calepins entiers avec mon propre alphabet.
Malheureusement plus de traces matérielles de ces carnets avec cet alphabet unique. Les mots étaient français, seuls les symboles alphanumériques étaient créés. Il me semble également que plusieurs mots avaient été inventés.
J'imagine bien ne pas avoir été le premier ado à établir son propre code d'écriture, cette période de vie peut être tellement avare de réponses scintillantes à des questions jaillissantes qu'il doit être un réflexe fréquent de garder secrètes par écrit une partie des questions qu'on ne veut pas voir dilapidées dans du morne.
Ce qui est peut-être un peu moins courant c'est que je me rappelle bien souvent préférer écrire dans mes calepins plutôt que d'être avec les autres. En fait je passais la plupart des récréations derrière un couloir vitré donnant sur la grande cour grouillant d'élèves. Le handicap y était en partie pour quelque chose, sous prétexte d'aménager ma situation d'élève handi j'étais en réalité bien souvent physiquement isolé des autres (là il y a toute la thématique critiquable de l'exceptionnabilité de l'élève handi...) pour des raisons d'accessibilités, de lenteur corporelle à être en même temps que les autres/valides à un endroit, la précarité thermique suivant les saisons hivernales ou caniculaires, etc. ; pour autant je crois nettement me rappeler que le handicap ici entraînait un effet technique d'être en dehors des autres, mais que de ma propre personne je n'affectais pas spécialement de me mêler à cette cour soi-disant récréative. Ne serait-ce que le bruit, celui de très nombreuses discussions et de cris m'épuisaient mentalement, alors que derrière cette longue vitre je pouvais tout observer depuis du calme.
Et j'observais. En cela, je n'arrive pas à concevoir que j'étais déconnecté des autres car je passais mon temps à les regarder minutieusement. De mes calepins, il s'agissait de cela. Non pas les remplir de ragots humains à la façon d'un journal intime, bien qu'il y ait dû avoir quelques écrits de ce genre, mais bien plus de répertorier le plus d'interactions humaines possibles depuis une vitre silencieuse. C'est-à-dire basé sur les mouvements des corps, les échanges corporels, les regards, les déclencheurs de cris, de rires, de duels, de victoires, d'humiliations, les attirances érotiques et leurs gestions. Comment tout cela s'opérait, se produisait, se réalisait depuis un passé, dans ce présent visible, jusqu'à quel avenir.
J'étais un plutôt très bon élève, pour autant je n'avais pas à l'époque d'intérêts spécifiques dans des domaines de savoirs particuliers (si ce n'est tout de même les guitares, les réseaux informatiques, la musique 80/90's, quelques super-héros, la peinture, et arrivera Michel Foucault...), par contre j'ai l'impression d'avoir été une sorte d'irrépressible anthropologue du milieu environnant dans lequel je me trouvais. Si je participais à cette socialité, ça semblait en partie pour l'étude. Comme tout ado qui expérimente, pourrions-nous dire, oui, mais... Lorsque j'ai par exemple commencé les cours de systémique à l'université, j'ai eu l'impression d'un « enfin je peux appliquer tout ce que j'ai étudié des fonctionnements sociaux ! », tout devenait clair, illustré, rien qu'au premier cours sur la thermodynamique.
Les calepins du collège et du lycée étaient comme des notes de recherche. Je pense que j'avais conscience à l'époque que quiconque lisant toutes ces analyses m'aurait pris pour bien plus fou que je le suscitais déjà. Je m'en foutais bien plus de paraître bizarre que d'être questionné sur tout cet univers d'observation-analyse qui me paraissait incommunicable à moins de... de... me déchiffrer comme l'écriture de cet alphabet ?
*
Je n'étais pas pour autant une « bête noire », j'avais même un certain niveau de popularité, mais disons de façon très concentrée : généralement j'étais fortement lié à deux ou trois filles (et un seul gars, je crois bien, un américain pédé) dont je réalise seulement maintenant sans aucun doute qu'il se jouait du passionnel et de l'érotique (large), réciproquement. Mais ce que je savais à ce moment là, ce qui me captait clairement, c'est qu'il s'agissait de filles « très intelligentes », intellectuellement, les fameuses « meilleures de la classe alias petites génies », mais aussi d'une pertinence à comprendre la mascarade des premiers théâtres sociaux de cet âge-là. Elles disaient que j'étais « étrange et mystérieux » - quel cliché d'ado - mais amusant et terriblement attentionné à ce qui se passait (là où les autres garçons compulsaient d'in_tentions). « Terriblement », oui... Jusqu'à ces terribles calepins d'heures d'écriture d'où, là où elles m'aimaient, moi j'analysais secrètement quels étaient les fonctionnements de leur amour.
Je me rappelle au collège de deux filles – l'une s'appelait Océane, ce prénom - qui ont quasiment fini par s'entre-tuer pour déterminer laquelle avait vraiment de l'amour pour moi. Je n'ai pas compris grand chose à cela, du moins je n'y ai pas participé (j'ai plutôt fui vers l'américain) et de ce fait il semblerait que j'ai « perdu » le lien avec les deux personnes. Le grand spectacle de l'absurdité humaine commençait alors, et mes phrases écrites avec des points d'interrogation obsédants aussi.
Ensuite il y a eu le lycée, avec deux figures marquantes. La première, la « petite génie », notre amitié a commencé par une belle rivalité : si elle avait à un devoir 18/20, j'avais alors quasiment toujours 17/20, elle les 19, moi les 18, ce petit écart d'un point ainsi jusqu'à la fac où nous avons continué à en rire (je me rappelle l'avoir fréquemment dépassé en systémique et cybernétique, là j'étais pleinement sur ma planète). Les autres moins, que nous ne nous amusions intellectuellement sans peine et que nous soyons toujours les « deux premièr-e-s » semblait douteux. Mis à part cela elle me foutait la paix, nous étions souvent ensemble mais chacun nos univers ou alors des éclats de rires partagés, elle ne m'assaillait pas de questions peut-être parce qu'elle comprenait la plupart de ces questions {on souhaite souvent comprendre les réponses des autres, je crois que j'ai nettement plus besoin qu'on comprenne les questions}.
La deuxième figure fut vers la fin du lycée, une fille dans mon souvenir qui ressemble fortement à un des personnages principaux du film "La naissance des pieuvres", grande, blonde, faisant beaucoup plus âgée, effrontée, et générant tout un ensemble de densités érotiques. C'est elle qui est venue vers moi avec... tout plein de questions à propos de mes questions. Je pense que sa beauté troublante lui a permis de draguer mes réponses existentielles à défaut de ma personne réelle via quelques tentatives. Les autres dansaient aux soirées, nous nous discutions d'une façon qui me semblait bien plus sexuelle/impact que n'importe comment autrement.
°
Depuis j'ai un peu mieux appris le langage qui peut s'écrire pour relater tout ce qui peut se passer entre plusieurs humain-e-s, même si cela me demande encore la majorité du temps un décodage précis. J'ai remplacé l'alphabet de cette époque par un décodeur puissant, et j'ai surtout ouvert les espaces en moi pour pouvoir garder mes zones de réflexion discrètes lorsque nécessaire.
Peut-être que maintenant je cherche ce genre d'alphabet en des personnes, de rares personnes qui peuvent être vécues d'une vérité intacte, d'une existence directe qui ne paraphrase aucune réalité mais qui plutôt la déploie.

mercredi 18 mai 2011

Matrice.

Réveillé à 6h (merci MCat pour ta nouvelle technique barbare mais comique de me courir sur le torse pour que je me réveille...).

Dans le village vers 7h30 pour aller chercher et déposer un croissant à Buddy qui dort ici.
Les rues du village sont quasiment vides, je sifflote doucement le BWV 847 dans ce calme du sommeil que j'aime tant.

Pour rentrer vers la maison je longe l'océan, je me pose quelques instants, ce calme délicatement lumineux est le plus grand des oxygènes.
Ah oui le croissant (je peux toujours tout oublier), je me dirige vers la petite rue « de la Mer » qui mène jusqu'à la maison, mais j'entends l'océan derrière moi et c'est une fois de plus irrésistible. Je fais demi-tour, je veux rester là et observer tout le matin qui est en train de s'ouvrir [de s'allumer].
Je missionne mon assistant à vélo pour aller déposer le croissant et me ramener mon lecteur mp3.

Le temps qu'il y aille, j'observe déjà.
Je suis absolument seul devant la plage.
Un bateau se réveille, il ouvre sa voile. Je plonge mon regard dans chaque vague, la marée est descendante (chouette), les vagues sont fines, elles semblent synchroniser l'au revoir à la nuit. Une polyphonie.

L'assistant arrive avec le lecteur mp3. (Il va se poser plusieurs bancs plus loin, je parviens ainsi encore à me sentir seul devant l'océan.)
La musique est une fois de plus ma plus puissante énergie neuronale.
Tobin, Bach, Paganini...
J'envoie puissamment cette électricité en moi en fermant les yeux, puis j'ouvre les yeux sur l'océan, et alors tout émerge de plus en plus. ==> Les formes et les couleurs crééent des mouvements, des combinatoires, je fixe une séquence, je me balade dans ses dimensions, je les ouvre, pour alors découvrir un autre déploiement de séquences.

En fait je suis en train de travailler, véritablement. Mon esprit est le stylo et mon cerveau le carnet de notes.
Je réfléchis principalement pour mes travaux actuels à la structure du temps, à l'existence inscrite dans le temps [hier : qu'est-ce que le temps sans l'espace, et vice versa ?].

Ça commence avec « Delpher » d'Amon Tobin.
+ Une mouette qui vole au-dessus de l'eau comme déclic.
+ L'ombre volante d'une mouette sur le sol, sombre par la lumière, distincte/indistincte. Vive allure immatérielle.
+ Une autre mouette qui se balade longtemps et tranquillement au sol le long du rivage [« les ailes dans les poches » dit mon cerveau]. Et un homme plus tard marchera dans les vagues exactement à la façon de la mouette. Le sol, les déplacements d'existence qui y sont liés.
+ Les vagues sur la gauche qui forment de parfaites lignes parallèles, des parallèles mouvantes.

Et ainsi de suite.
Durant 2h, immobile mais complètement élancé intérieurement, je manipule le maximum de pensées, j'oriente le plus de modélisations possibles. De cet intérieur qui n'a d'ailleurs plus de corps, plus de parois.

*

L'ouverture à tout cela, la clé réflexive d'aujourd'hui :

la vitesse de l'apesanteur.

Je décèle quelque chose d'essentiel là-dedans.
> Que l'existence ne peut être qu'en apesanteur,
> mais que celle-ci ne doit pas reproduire du statisme,
> pour que son présent ne soit pas polarisé entre 1) un déterminisme du passé 2) projeté dans l'avenir,
> alors cette apesanteur doit révéler sa vitesse,
> à ne pas confondre avec : la rapidité, qui appartient au statisme, à une chronologie strictement fixatoire, à une précipitation dont découle nombreux rapports de force.
> La vitesse de l'apesanteur est une vivacité, elle ouvre sur le présent un puissant réseau d'existence.

°

« Qu'est-ce qu'il dit ? ».
Injectez vous Tobin (ou ce que vous aimez tant que ça vous active totalement), venez sur cette plage et regardez un oiseau voler au-dessus de l'eau...

mardi 10 mai 2011

Surfin'.



Voici donc le remorquage de l'Hippocampe.


La roue avant surélevée simplement par deux tendeurs attachés à des accroches solides de l'assise du Q6000, les tendeurs permettant de la souplesse dans les tournants pour que l'Hippocampe suive efficacement les courbes. Et ça fonctionne merveilleusement bien.
Une petite dizaine de kilomètres aujourd'hui parcourues entre 9 et 10,5 km/h (voulu aller à la première plage de la Couarde, mais les batteries du Q6000 toujours plus ou moins défectueuses - et toujours pas remplacées par le technicien... - ne m'ont pas permis d'arriver à destination, j'ai préféré rebrousser chemin, fortement frustré). Donc ça me permet d'aller vite, pendant que l'assistant-e suit en vélo.

L'ensemble présente certes une certaine longueur, mais une fois cette distance intégrée je parviens même à finement conduire dans les ruelles des villages. Bien concentré en vitesse et tout se passe bien.
Au niveau du poids, c'est également tout autant nickel : l'Hippocampe pèse une petite quinzaine de kilos, ce qui me paraît un poids plume comparé à toutes les personnes que je porte d'ordinaire à l'arrière du fauteuil.

Un peu l'impression de transporter ma planche de surf.