samedi 7 mai 2011

Vive-morte-eau.

Mardi j'ai appris la mort de quelqu'un qui a compté à une époque de ma vie.

« Mort », un petit mot pour un très court instant, et pourtant un impressionnant déploiement d'émotions et de réflexions qui surgissent au fil des heures et des jours à partir de ce mot prononcé.
Hier je me suis rappelé : à l'annonce de cette mort je vivais ma journée, c'était la matinée et j'étais en train de remonter l'ordinateur que j'avais entièrement démonté pour réparation (comme il peut être facile de réparer des machines plutôt que des organes), ceci avant de projeter foncer vers une grande plage du nord de Ré, puis « mort », et c'est comme si la vie s'arrête pour une autre fulgurance de vie, celle du rappel qu'être vivant c'est aussi mourir, la première des logiques.
Apprendre la mort de quelqu'un-e c'est autant apprendre d'être en train de vivre, comme une soudaine réactivation de la « fonction vivante ».

Depuis mon adolescence, plusieurs d'ami-e-s & amant-e-s autour de moi sont mort-e-s, la plupart handi-e-s. C'était plutôt insupportable durant cette époque, probablement parce que je n'étais pas encore parvenu moi-même à accueillir ma vie ; la mort des autres se logeait dans ma non-vie.
Puis il semblerait que ma vie soit devenue cette supernova. Ma « biographie pathologique » annonce toujours une mortalité précoce, mais je pense avoir créé des espaces-temps où je parviens à vivre discrètement des milliards d'années. Il ne s'agit pas maintenant de la vie qui primerait sur la mort, ce serait un non-sens (pour moi). Non, il s'agit du fait que la vie et la mort s'échangent des données fondamentales, comme un entrecroisement du nadir et du zénith.

Alors maintenant ma première réaction à l'annonce du décès de quelqu'un-e est : d'accord. De cette façon habituelle que j'ai à considérer premièrement la technicité des faits, le fonctionnement des choses, même des choses-humaines.
Et pourtant, il s'étend alors un vaste silence en moi, qui me rend immobile, inaccessible, je ne peux alors être que dans ce silence total. J'ai retrouvé ce grand silence avant-hier en commençant ma journée ici :




à marée basse. Dite de « morte-eau » lorsque le marnage est à son minimum. [Aussi l'ouvrage "L'Eau et les Rêves" de Gaston Bachelard que je lis doucement ces derniers temps est une formidable encyclopédie de l'eau.]
Je m'y sentais calme, et j'ai réalisé alors la première douleur que je peux expliquer chez moi d'un état de deuil :
* non pas que la personne soit morte, je peux ressentir le manque - suivant évidemment la proximité relationnelle - mais ce manque provoqué par sa mort n'est dû qu'à l'existence de sa vie, il y a toujours un remerciement ici
* il s'agit du choc entre le besoin de silence de l'au revoir à une vie estimable et le manque d'espace-temps à ce deuil dans un monde mod(t)erne qui grouille de vies dont la plupart me semblent s'ignorer (peut-être pour justement fuir les moindres deuils).

La mort d'un-e proche serait une double mécanique d'arrêt : pour la personne qui meurt l'arrêt est cet instant bref, le dernier souffle (la dernière bougie ?), activant par la même pour l'ami-e qui vit comme un arrêt sur image de la vie.
Des vies : depuis cinq jours mon esprit revoit beaucoup de petits moments d'avec l'ami (((principalement : un fou rire ensemble chez lui))), autant qu'il regarde avec une acuité nouvelle ma propre vie. Et les larmes viennent peut-être pour moi lorsque sur les deux écrans des films de vies je fais le lien avec des joies et des tristesses à vrai dire... cruciales ? Je veux dire par là : d'accord, ce truc qu'on appelle « vie », c'est quand même un sacré gros morceau à porter, avec des densités extrêmes, et les larmes sont probablement des eaux que l'on veut garder stagnantes pour ne pas s'y mouiller, trop accaparé à vivre sec. Et puis la mort de quelqu'un-e vient perturber ces eaux profondes stagnantes, du genre une petite goutte dans la flaque qui se met à onduler, « n'oublie pas de continuer à vivre ».

Morte-eau, vive-eau.
François démontre une fois de plus que tout est marée, que tout est mouvement. Rien ne part sans venir et revenir, sous de multiples formes. Rien ne meurt fondamentalement, tout vit minutieusement.


Le MChat marin.



dimanche 20 mars 2011

Communicatioff.

Avez-vous déjà eu l'impression que votre fonction de communication est uniquement en mode on/off ?
Que vous décidez très peu de l'activation d'un de ces deux modes. Vous pouvez à la longue du parcours de vie pressentir lorsque l'interrupteur va s'échanger d'un mode à l'autre mais ce n'est pas vous qui faites contact avec l'interrupteur...

Dit rapidement.
Vécu constamment, pour ma part.

Je pense que j'avais un peu oublié cet interrupteur, ou que plutôt j'organise de façon de de mieux en mieux équilibrée ma vie suivant ses basculements en on et en off. Un peu comme si l'interrupteur allume une ampoule : j'apprends à vivre d'une façon lorsqu'il y a de la lumière et je vis autrement lorsque la lumière est éteinte.
Pareil en mode de communication : la plupart du temps l'interrupteur est sur off, alors j'ai désormais appris à éviter le téléphone, les soirées remplies de gens bavards, les cohabitations trop collectives, les discussions de comptoir, et surtout les automatismes sociaux du genre « salut ça va quoi de neuf alors ? ». Quelques exemples qui sont en réalité une véritable biographie d'arpentage, où j'évalue depuis toujours minutieusement les terrains sociaux que je dois parcourir avec le moins de dégâts et ceux que je peux parcourir avec le plus d'apaisement possible.

J'y parviens de plus en plus. Sauf lorsqu'il est requis (attendu / obligé) que je dois forcer l'interrupteur, généralement de off à on. Cet interrupteur a une mécanique propre à lui, comme une étrange horlogerie qui organise ma vie, le dérégler c'est me dérégler.

Ce qui est arrivé à trois reprises la semaine dernière.
L'amie qui avait fait l'état des lieux du nouvel appartement pour moi m'avait transmis qu'elle avait croisé le voisin qui avait dit vouloir bientôt venir me rencontrer. Je comprenais l'information sociale (établir un contact pour dépasser l'inconnu-individuel et faire preuve d'une bienséance sociale) mais l'information réelle m'a complètement recroquevillé. Je crois me rappeler avoir répondu à l'amie : « pourquoi et quand ? » C'est ce que je me demande toujours lorsqu'un-e inconnu-e veut me rencontrer,
- pourquoi : quelle est cette envie qui ne se base sur aucune connaissance de qui je suis (« être voisin-e » n'a pas d'autre signification pour moi que technico-spatiale), en quoi dois-je répondre à une curiosité qui m'implique sans que je ne la partage ?
- quand : à quel moment précis cette rencontre va-t-elle avoir lieu, quand/comment dois-je être prêt ? (Me suis rappelé récemment avoir eu beaucoup de mal à toute une époque de ma vie que j'essayais sociale lorsque quelqu'un-e me quittait en disant « on boit un coup un de ces quatre ! », je rattrapais la personne en demandant « c'est quand un-de-ces-quatre ? »)

Le fait est que j'ai rarement la réponse à ces questions, ça semble faire partie de mes interrogations fantômes, mais les voisin-e-s sont évidemment venu-e-s me rencontrer. Sauf qu'à ces moments-là mon interrupteur était off, et quand c'est off il ne s'agit pas de moi qui n'ai pas envie de communiquer (je ne boude pas), il s'agirait bien plus de moi qui suis coupé des fonctions communicatives. Je ne peux pas, et donc il n'est pas question de vouloir, je n'ai pas envie de vouloir ce que je ne peux pas. Le problème étant qu'entre le vouloir et le pouvoir il y a le devoir, et que bien souvent ce devoir court-circuite l'interrupteur. Non sans « disjonctages » de plus en plus pénibles.

Le premier voisin.
Je rentrais chez moi, j'allais bien (du moins, j'allais), j'étais dans ma tête bien plus que nulle part ailleurs, bien plus que dans la rue, dans la ville, bien plus que dans l'actualité du monde des hommes. J'ouvre le portail qui mène à la cour, et le fameux voisin du fond de la cour arrive dans le porche. Je ne me rappelle plus exactement mais je pense que passé les premières secondes de son « aaaahh bonjour ! » (presque crié) et constatant mon bonjour se voulant imitateur mais probablement très mal joué, et surtout ne renvoyant aucune nouvelle phrase dynamique, il s'est rapidement senti démuni derrière son air vivement assuré*.
Moi à ce moment là j'ai le cerveau dans une double direction opposée, comme si un hémisphère essaie de fuir à toute allure vers une autre galaxie, et que l'autre hémisphère carbure de toute urgence pour fabriquer du ici-et-maintenant à extérioriser correctement. Ce qui me produit véritablement une panique de désorientation. Sueur et migraine immédiate assurées*.
L'interrupteur est alors forcé, ce qui n'active pas de la communication externe car ça coupe brusquement les communications internes.

Pourtant le voisin est toujours là. Je sais qu'à la prochaine étape il va tenter une discussion expresse qui va bien plus ressembler à un QCM duquel je vais être évalué comme voisin bizarre ou voisin sympathique. Je connais les réponses du voisin sympathique, je suis certain d'y avoir bien répondu, pourtant... Pourtant je sais aussi que je suis bizarre pour lui, parce qu'à ce moment-là je ne suis que dans une sorte de survie technique : je réponds à ses propos comme si ceux-ci étaient des serrures que j'ai besoin d'urgemment crocheter pour m'extirper d'une surcharge de tension.

Les deuxièmes voisines, quelques jours plus tard, ont surgi à ma porte d'entrée.
De ces moments où je ne me rappelais même plus d'être dans un logement tant je flottais dans une activité qui n'avait pas de murs ni de porte. J'étais bien (du moins, j'étais), j'étais ailleurs. Mais toc toc toc - je n'ai pas de sonnette, encore heureux - et il s'agit du ici-et-maintenant impératif.
Je ne sais pas comment expliquer, frapper à ma porte de façon imprévue c'est comme... exploser une grande bulle de savon ? Lorsque je me retrouve avec ces deux femmes qui viennent d'entrer dans ma cuisine et qui commencent déjà à (me) parler [l'une parle beaucoup, l'autre me fixe du regard, l'horreur pour moi], je suis dans un tel arrière-fond de cette réalité que 1) chercher à comprendre ce qu'elles me disent 2) chercher à comprendre ce que je dois dire = 0. Zéro humanité, je suis le voisin en apparence mais je ne peux pas être la personne qu'elles prétendent vouloir rencontrer.

Je me rappelle juste de deux propos de cette scène. Le premier : les voisines me disent quelque chose du genre « ah on vous voit enfin ! », et je comprends qu'il y avait encore dans cette histoire un « quand » dont je ne connaissais pas la date.
Le deuxième, comme un fléau biographique pour moi : dépourvu rapidement de platitudes comme bouées (enclumes) de sauvetage, j'en viens à prononcer l'éternel « en fait je suis timide dans la vie »... Connerie. Je sais très bien n'être absolument pas timide, ou si ce n'est dans de rares situations intimes où la timidité est délicieuse. Qu'est-ce que j'en ai marre lorsque l'interrupteur est en off de ne pouvoir que mettre sur ma porte la pancarte « TIMIDE » pour justifier à la va-vite une incommunicabilité si peu compréhensible aux autres.

Le troisième voisin m'a abordé dans la cour, j'y étais en train de bricoler. Ce jeune voisin paraissait délicat et honnête dans sa recherche de communication avec moi en m'abordant (bien que ça reste mystérieux pour moi). Et c'est probablement la scène qui m'a le plus perturbé : malgré tout ce qu'il dégageait d'a priori positif, j'étais incapable de communiquer.
Une fois de plus : je ne dis pas que je voulais en être capable (j'étais vraiment paisible à tranquillement bricoler, du moins j'étais), la communication n'existait juste pas dans mes envies en cet instant. Donc pas de souffrance à ne pas être arrivé à communiquer avec ce voisin. Mais de la souffrance à ne pas savoir comment m'échapper de son attente sans le blesser et sans m'épuiser.
J'ai une fois de plus forcé l'interrupteur en tentant des morceaux de dialogue, mais mon regard fuyant, mon ton monocorde et mes phrases minuscules sans entrain étaient un terrible fiasco. Comme devoir avancer rapidement dans une pièce inconnue avec plein de meubles lorsque la lumière est éteinte.

°°

Pour autant l'interrupteur n'est pas toujours positionné en off.

La semaine dernière en attendant le bus j'ai longtemps regardé une vieille femme monter la rue, marchant péniblement, s'arrêtant épuisée pour s'appuyer à un poteau.
J'ai eu très envie de lui parler, non pas par compassion envers sa souffrance mais envers sa détermination. On s'est regardé-e-s au fur et à mesure, elle du bas de la rue et moi d'en haut, le temps qu'elle parcourt le trottoir ; et j'avais déjà l'impression d'un dialogue, silencieux et doux. Lorsqu'elle est arrivée à mon emplacement, il paraissait évident que nous avions déjà discuté dans le silence et que nous étions prêt-e-s à échanger une signification verbale, une discussion. Ce qui a été fait, sans hésitation, sans intrusion. Avec du soleil.

lundi 28 février 2011

Zone euphotique céleste.



27 février 2011,
un dimanche de marins
d'averses glaciales et d'éclaircies multicolores.

dimanche 13 février 2011

Défaire l'amour.

Il y a beaucoup, mais alors beaucoup, d'expressions que je ne comprends pas. Plus que de l'in/compréhension je dirais que je ne saisis pas visuellement, sensoriellement l'expression, sa figuration me paraît complètement déséquilibrée et le raisonnement chute. L'expression m'échappe ou bien me dérange (grince).

Ayant cette disposition inexpliquée mais apparemment fondamentale de tout réfléchir et/ou ressentir depuis des « images » internes - abstractions ? modélisations ? -, de formes et de couleurs (les formes priment), je conçois littéralement la plupart des expressions. Je pense que beaucoup de personnes considèrent que je crée moi-même une sorte d'univers poétique avec cette mentalité imagée, alors qu'en réalité ma volonté n'est pas la première source de production en la matière ; bien au contraire il s'agit d'un agencement automatique, ce qui fait entre autre que la plupart des expressions me parviennent justement de cette façon automatique, littérale, brute.
Exemple : avec l'expression « avoir un compas dans l'oeil » je ne parviens pas sur le coup à prendre du recul pour considérer le sens secondaire, mon esprit projette immédiatement le sens primaire, la visualisation d'une pointe de compas enfoncée dans une cornée oculaire. Si c'est dans un dialogue avec quelqu'un-e alors je bloque et me sens mal à l'aise.

Ceci pour dire que ma façon de réfléchir le monde de façon fortement visuelle n'est pas une intention poétique (même si je peux souvent en dégager du plaisir), dans la mesure où bien souvent ça me freine dans pas mal de compréhensions collectives/sociales. 
Je le gère pour autant de mieux en mieux, notamment j'utilise cette « capacité » comme un outil depuis mes études universitaires jusqu'à mon travail professionnel : lorsque je dois traiter un thème je visualise littéralement le paysage / l'architecture / le mécanisme de ce thème, je n'analyse plus prioritairement intellectuellement mais visuellement. Je rédige en me baladant dans des paysages et/ou en « provoquant des formes » (je ne sais pas comment dire, comme actionner une mécanique des formes).

*

Suis retombé hier sur une expression qui m'a toujours mis mal à l'aise.
« Faire l'amour ».
D'accord d'accord, cette expression je connais depuis longtemps sa signification, sa mise en application, ses enjeux universels.
Mais ce verbe : faire. ==> Comme une tenaille moderne.
Peu de dérivés, comme « faire du sex », ne me conviennent, j'y perçois un impératif industriel (je vois : une usine fabriquant du vent), j'y entends toute l'inconsistance des expressions du faire : « faire du chiffre », « se faire du bien », « faire attention »...

L'« amour » n'a pas grande consistance dans son mot lui-même à vrai dire pour moi, mais je vais éviter d'épiloguer dessus. Si ce n'est cela : l'amour n'a pas de mot, je considère fortement que c'est un innommable, mais alors je considère encore plus qu'il - elle ? - n'a pas à avoir de verbe, qu'il ne nécessite surtout aucun activateur.
Car le-dit amour est en lui-même activateur, pour moi lui en obliger un autre l'annule.

Justement la sensation que « faire » consiste en une expression d'annulation. Falloir & faire sont les grands vides modernes, ils brassent des courants d'air.
Là où l'amour serait un vent insaisissable, si ce n'est de se laisser planer dedans suivant les va-et-vient.

En réfléchissant à tout cela, j'ai... pas vraiment réfléchi mais été capté par plein de formes-images. Dont un flash : une scène entre amant-e-s dans le film "Kippur" d'Amos Gitaï, que j'ai vu il y a plusieurs années mais dont je reste subjugué de deux corps qui s'enlacent dans de la peinture, créant un mélange de formes (peaux=masses, peinture=fluides) et de couleurs mouvantes. Ceci pouvant profondément représenter pour moi le-dit « faire l'amour », une composition à la fois avec et sans corps, concentration et déplacement, solide, fluide, nébuleux, avec des couleurs sans nom.




J'ai cherché sur le web cette scène de "Kippur", je ne l'ai pas trouvée [mis à part la mini photo ci-dessus], mais j'ai déniché quelque chose de ressemblant, du manga "Mind Game".
Que voici. Je conseille toutefois d'éviter la bande musicale.





Faire l'amour ne se fait pas.
Vivre quelqu'un-e surgit, implose, explose, sourit, s'envole, s'amuse, s'apprend, s'équilibre, blesse, effraie, allume, oriente... Rien à faire.

dimanche 16 janvier 2011

Cadeau/x et couture ornithologique.

J'adore les cadeaux, mais suis terrifié à les recevoir.
Terrifié comme on n'imagine pas, jusqu'à une angoisse de tonnerre, les boyaux étranglés. La phrase « j'ai un cadeau pour toi », et c'est comme si je m'échappe de moi-même le plus vite possible.
(Et si j'offre des cadeaux, des objets-trésors ? J'adore tout autant, voire plus, mais je fais en sorte de m'être déjà échappé lorsque la personne découvre la chose ; vive la Poste et des cadeaux-surprises qui apparaissent lorsque je suis absent.)

Je crois du fait de : l'attente, celle de la personne qui offre, la convenance sociale du don et surtout du contre-don, avec des paroles + sourires fantomatiques... La moindre attente est pour moi une tenaille géante, un gouffre.
« Ce que je dois » >>> dire, agir, faire, supposer, comprendre, etc <<< m'enserre l'existence. Comme être piégé et devoir sur-faire plutôt qu'être.

Depuis quelques années j'essaye du mieux possible de formuler à mon entourage cette terreur de l'acte du cadeau. Il y eu beaucoup de progrès attentionnés, même si le cadeau reste souvent présenté comme un impératif exceptionnel auquel il m'est presque supplié de « faire un effort »... Je ressens souvent cela : les personnes ont bien plus envie d'agir comme donneuses (actives) plutôt que de permettre l'acte de recevoir (laisser faire).

Des ami-e-s en deviennent parfois comiques, l'annonce se fait fréquemment ainsi : « j'ai un cadeau pour toi mais je sais que tu n'aimes pas les cadeaux [j'ai rarement le temps de répondre que, si, je les aime, mais c'est la réception qui m'atomise], mais de toute façon ce n'est pas un cadeau, c'est juste un truc que j'ai envie de te donner ! ».
Alors je souris.
Et hier une amie a profité de ce sourire pour me donner un beau « truc ».
Un patch fait main avec une bergeronnette de cousue en vert.





Merci la Couturière. (Mais le plus beau cadeau est sûrement que tu te mettes à découvrir les oiseaux.) Touché.
 

dimanche 2 janvier 2011

Alter-pistes.


Être multi-pistes.
Compris cela il y a quelques jours dans le bus. Mon cerveau est constitué d'une telle façon (?) qu'automatiquement il capte *tous* les stimulus sonores. Comme si dans un bus mes oreilles se déplaçaient partout dans le bus, ai réalisé qu'étais « involontairement attentif » à une dizaine de bruits/sons/discussions en même temps, mais sans pour autant que ceux-ci surchargent particulièrement l'espace sonore.
Je capte comme mécaniquement de la simultanéité sonore : les freins à gaz du bus, la fermeture éclair du sac à dos qu'actionne une personne derrière moi, le vibreur du téléphone portable de quelqu'un, la monnaie qui tombe par terre d'une poche d'une passagère, les bruits du trafic routier à l'extérieur, les discussions d'inconnu-e-s...

Et c'est souvent pareil avec beaucoup d'aspects de ma vie, indéniablement multi-pistes.
Parfois exaltant. Régulièrement catastrophique.
Énergisant autant qu'épuisant.
Un automatisme que je remarque seulement tardivement.
Par exemple dans la même idée, je travaille rarement sur une seule chose à la fois, lorsque je lis un article il est fort probable que je prenne des notes en même temps mais concernant un autre article lu précédemment, qu'immédiatement après je fasse une recherche, puis que je poursuive la lecture de l'article tout en écoutant « d'une oreille » (en ai combien ?) une conférence et en mixant la lecture à quelques mails pro.
Lorsque j'ouvre Internet, mon premier réflexe est d'ouvrir une petite dizaine d'onglets, je les parcours tous comme si je jonglais adroitement, avec un cerveau en snapshot.

Tout cela dans une bulle très particulière, bulle dont la paroi serait comme électrisée ; si quelqu'un-e d'autre qu'intime/prévenant-e vient toucher cette paroi, je me sens immédiatement agressé, électrifié.
J'essaie de faire beaucoup d'efforts là-dessus, mais je crois que le meilleur que je puisse faire est de clairement/posément indiquer aux autres qu'il ne faut pas chercher à interagir avec moi dans ces moments-là.


Je me rappelle qu'au lycée quelques ami-e-s s'amusaient à évaluer comment j'entendais quiconque arriver hors de mon champ visuel, et ce quoi que je fasse, même si j'étais en train de discuter ou bien d'être plongé dans une lecture. Ce qu'une de ces personnes m'avait fait remarquer : en plus d'entendre n'importe quand quelqu'un-e surgir, la plupart du temps je reconnais à qui appartient le pas, le son des gestes m'est très précis.
J'ai souvent pensé jusqu'à présent que mon handicap physique engendrait une immobilité qui me rendait de fait extrêmement attentif à l'environnement. Il y a peut-être de cela, mais de toute évidence j'ai une autre disposition. Me suis dit cela dernièrement en observant les chats : quelque chose d'animal, d'un éveil permanent.

J'aimerais pouvoir créer une vie à chaque piste.
J'aimerais aussi ne pas perdre la patience et/ou la compréhension de personnes entre chaque piste. Et pour cela il faut que je communique à chaque inter-pistes, que j'explique, que je rassure... Ce qui s'avère le plus difficile, temporiser un espace relationnel alors que des dizaines de pistes se mettent en relation en moi.

Forme schizoïde ? Peut-être. Frénésie d'instabilité existentielle ? Je ne pense pas. Et quelque part peu importe. Parce que si j'enlève l'épuisement mental qui peut s'agglutiner en angoisse terrifiante, et les blessures à autruis que j'occasionne (non sans me perturber profondément et à vie), je bouillonne d'énergies qui me portent sans cesse. Chaque piste est une étoile, et je vis en constellation.
L'angoisse épuisante, j'apprends de mieux en mieux à la gérer. Et la gestion est d'autant plus possible si les personnes qui m'entourent sont ces rares humain-e-s qui privilégient ce qui est possible - repérer les constellations - plutôt que ce qui ne l'est pas.