jeudi 3 avril 2014

Cyranoïde.


Elle me dit qu'elle aime mon nez. Quelque chose comme cela.
Je lui réponds que mon nez n'est pas beau. Quelque chose comme cela.
J'ai probablement toujours essayé d'apprécier mon nez, de ne pas le délaisser, sauf qu'il est évident que je ne l'aime pas, il n'est pas beau.
Elle réitère qu'elle le trouve beau. La forme du sillon de l'aile du nez.
Je ne le trouve pas beau, ni lui ni son sillon. Et c'est embêtant car ayant toujours un peu essayé de l'aimer je me suis entraîné à le trouver beau, et que si elle l'aime je pourrais presque penser qu'il est beau. Se ressaisir, il n'est pas question que j'aime ce nez.

Je pourrais avouer que j'aime qu'elle l'aime ce nez, mais ce serait tendancieux ; il n'est pas à aimer, il n'est pas beau. J'essaie de le lui expliquer, il est grossièrement disproportionné, imposant quelque chose de dysharmonieux au milieu du visage.
Rien n'y fait, elle dit qu'il est beau ainsi. J'en suis presque perplexe à la savoir elle si belle et pourtant aimer un nez aisément laid. J'en évite de bien entendu la facilité de lui dire que je la trouve belle en de nombreux sillons.



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J'écris à une collègue de Bruxelles que j'ai l'impression de ne plus avoir d'économie de lutte en moi. Ne sachant plus comment gérer la dépense d'énergies (combo illégitimité / humiliation / écoeurement / redondance) face aux discriminations que je me prends depuis trois décennies dans la gueule et qui n'est qu'un rebond de toutes les autres discriminations observables autour de moi, sur d'autres gueules. Comme un tournoi de squash avec une flashball rebondissante à l'intérieur de la forteresse de Roberto Esposito.

Les anecdotes sont à vrai dire inutiles, le cahier de doléances s'avère une tapisserie de vie/s qui n'empêche en rien de se fracasser le crâne contre les murs lorsque la pensée ne parvient plus à peindre un horizon (ne serait-ce qu'une sensation d'horizon), que l'horizon du jour qui commence bourdonne « tu vas fort probablement t'en prendre encore dans la gueule aujourd'hui ». Le pire étant peut-être d'entendre au-delà de ses murs le tambourinement des crânes des autres contre leurs murs, de s'entendre si nombreux-ses mais pourtant... Pourtant ne plus trouver quel rythme battant en faire collectivement, juste de vouloir enfermer ce bruit, s'enfermer dans l'insonorité, arracher la tapisserie et faire des morceaux de papier déchirés un nid parterre dans l'angle des murs, se posturer allongé foetal et ne plus réfléchir, ne plus éprouver.
Je sais que beaucoup d'handi-e-s font cela, « ne pas » pour « ne plus ». Limiter l'horizon pour préserver la paroi crânienne, éviter les parties de squash pour ne pas se faire perforer par une balle plus vicieuse que joueuse. Ces camarades qui me manquent, autant que je les désintéresse à vouloir réfléchagir aux prises de risques transversaux, aux insubordinations talentueuses, à la force ouverte de diagonales de vie.


Je discute avec ce taximan qui me ramène d'une conférence professionnelle, il est étonné que je lui mentionne banalement que j'utilise depuis toujours quotidiennement les transports en commun, il réagit que les personnes handies semblent préférer les transports spécialisés (bien que les critiquant de leurs abus, tout le paradoxe de l'handi-e fermant à clé sa propre cage, qui n'ose pas effectuer des ruptures)... De ce pays où la spécialisation est bien plus accaparée - par les personnes elles-mêmes concernées - plutôt que l'autonomisation, j'essaie mollement d'expliquer au type que si les handi-e-s ne s'approprient pas l'accessibilisation des transports en commun alors celle-ci ne s'améliorera jamais, et donc ne sera jamais automatiquement financée. Réalisant las_silencieux qu'en prenant ces transports tous les jours je dois constater un-e autre passagèr-e handi-e à peine une fois par mois malgré le fait qu'il s'agisse statistiquement d'une ville française avec le plus d'habitant-e-s handi-e-s, là où je croise presque quotidiennement les « camions spécialisés » (très "shortbus", ou transports pénitenciers) avec des handi-e-s à l'intérieur.
Et pourtant. Une part en moi ne peut que comprendre, la part d'économie déficitaire en matière de lutte. Parce qu'il y a rarement un jour sans que j'expérimente une situation ou conjoncture discriminante lorsque je prends le bus/tram/métro/autocar, voire bien plus souvent plusieurs actes discriminants par jour. Il y a toute une déclinaison sémantique me faisant comprendre que je suis un passager subalterne, majoritairement avec les technicités d'accessibilité qui ne fonctionnent pas (car ne sont pas assez entretenues [notamment pas du tout durant les vacances scolaires, ai-je appris récemment de la part d'un chauffeur solidaire], car trop rarement utilisées par d'autres camarades), autrement avec les adresses conventionnelles à mon égard qui n'assènent que du « validisme anodin ». Je ne cesse de constater depuis des années comment bon nombre de client-e-s valides s'énervent avec véhémence dès que la porte du bus ne leur est pas ouverte au bout de 3-5 secondes, là où un-e handi-e devra attendre une dizaine à une soixantaine de secondes pour entrer/sortir du bus, lorsque cela n'est juste pas possible car le dispositif technique est défectueux (est laissé défectueux). Je pourrais évoquer sur des dizaines de pages tout ce qu'il se joue de manifeste et de latent de discriminant dans un seul épisode de transport en commun pour une personne handie, mais je ne perçois plus l'utilité de cette tapisserie plaintive.

« D'original » anecdotique il peut y avoir le directeur de la salle de sport qui a décidé de virer mon pédalier de muscu installé en septembre dernier dans sa salle de fitness avec son accord - sa jubilation exotique - et de bien évidemment le paiement d'un abonnement. Son argumentation non discutable est qu'il veut le remplacer par un tapis de course supplémentaire (3 fois plus gros que mon petit vélo), que je dois comprendre sa nécessité d'expansion financière, et qu'en plus il note que dernièrement je venais moins fréquemment faire du sport. 

De ce fait sans prise de rendez-vous avec moi il a débarqué jusqu'à mon appartement, ouvrant la porte de lui-même et déposant mon pédalier dans l'entrée. Ceci faisant suite à un mail la veille où je lui demandais de m'expliquer s'il avait déjà ainsi congédié un-e client-e valide de sa salle de sport, estimant qu'il-elle prenait trop de place et que sa fréquence de venues était trop faible.

Cette énième anecdote n'a d'originale que la forme, le fond reste l'autorisation validiste. L'autorisation globale d'asphyxier des individu-e-s. Le validisme a confortablement de quoi dîner dans un luxueux restaurant à gastronomie normopathe chaque soir avec le sexisme, le colonialisme (et son interdiction hypocrito-moderne, démocratique, de formuler « racisme »), le classisme, le spécisme, la gender/queerphobie, la biopolitique, et les autres convives.


Même au sein de mes camarades autistes Asperger je remarque bon nombre de soubresauts d'handiphobie (« je suis autiste mais ce n'est surtout pas un handicap ! »), de colonialisme ordinaire (imiter le médecin vietnamien sur son supposé aspect vietnamien), de refus de pathologisation tout en hiérarchisant les formes autistiques et autres pathologiques, de s'appuyer sur les médias grand public pour « se faire connaître » plutôt que sur une culture de politisation collective, etc.
Mes pairs s'avèrent au final rarement mes équilibres et mes stimulants, ayant profondément du mal depuis longtemps à constater une conscience & posture transversales. Combien de camarades handi-e-s dont je n'ai plus pu supporter le sexisme (envers leurs partenaires, notamment) ou le racisme (envers leur personnel soignant, notamment) passant inaperçus via l'exemplarisation de leur handicap. 
Avec ce regret de ne pas avoir saisi vers 22 ans l'invitation de venir travailler aux États-Unis sur la question des mixités handies-valides, ce qui à bien regarder est tragi-comique : ne suis pas parti car depuis la France à l'époque je ne disposais pas assez de moyens technico-financiers d'autonomie spécifiques handis pour pouvoir effectuer un tel voyage.


......... Petite déprime passagère qui ne saurait que prochainement s'éclore en des perspectives de travail d'oxygènes neurodiversifiés, juste un fin karaté à trouver entre l'assommante quotidienneté multi-discriminante et le kaléidoscope interne de diagonales éthico-politiques créatrices .........






du projet Sins Invalid


1 commentaire:

  1. Je me permets de réagir sur plusieurs points :
    - "validisme anodin". Je crois que c'est ce qui se dégageait du directeur de la sdp cet aprem. Il était pas directement "discriminant". ça se jouait à un niveau un peu moins conscient je pense...

    - Concernant la hiérarchisation des formes autistiques ou pathologies ou handicaps (ou diversités finalement) etc, je ne perçois pas cela de la même façon : Je ne suis pas certain qu'il ait été question de dire "hey ça va je suis pas handicapé, je suis "pas comme eux"", mais de dire que lorsque c'est (souvent) perçu comme étant un handicap, ça s'accompagne de l'handiphobie et/ou validisme (anodin?) associé. En fait je vois + ça comme un refus de l'amalgame (je suis arabe, bah dire que je suis pas musulman c'est pas de l'islamophobie, c'est juste dire que je ne suis pas musulman. Ou si je suis hétéro et qu'on me dit que je suis gay et à la limite qu'on me considère mal parce que "gay", si je dis que non, je ne suis pas gay, ça ne veut pas dire que je justifie l'homophobie de mon interlocuteur (en disant "holala ça va je suis pas comme ça et encore heureux dc dis pas que je suis gay!") ni que je hiérarchise les orientations sexuelles. Juste je dis que je le suis pas, et que je refuse l'amalgame.)
    C'est comme les gens qui disent qu'être trans c'est un handicap. Ben, perso je suis pas d'accord. ça veut pas dire que je dénigre/rabaisse le handicap. Juste je considère que je ne suis pas handicapé du fait d'être comme ceci ou comme cela.. Je sais pas si je suis très clair :/

    Idem sur la hiérarchisation des formes autistiques, je ne suis pas certain que c'était le cas lors de la conf, (encore une fois ce n'est que ma vision de la chose et peut-être mon regard est-il biaisé) mais ça ne me semble pas déplacé de distinguer l'autiste avec ou sans retard mental, car les problématiques rencontrées n'ont rien à voir. Ni les façons d'interagir avec la personne, ni les éventuelles limitations et possibilités etc. Et dire : "bah nous on a pas de retard mental donc merci de ne pas agir avec nous comme si c'était le cas, car ce n'est pas adapté" ne me semble pas particulièrement discriminant.. On pourrait tout à fait retourner le truc en disant : bah on est autistes de kanner donc essayez pas d'interagir avec nous comme si on était aspies, ça n'est pas adapté, on est pas aspies un point c'est tout. :/

    Bon et je pense que les médias n'ont pas été la seule et surement pas la première façon de se faire connaitre. Je me méprends peut-être sur ce que tu entends par "culture de politisation collective", mais il me semble que l'info a avant tout circulé dans un milieu informé et concerné. Peut-être que le milieu militant fait un peu défaut, mais un tas de gens (dont ceux concernés!) ne sont pas militants. La "vulgarisation" touche du coup tous ces gens là, et les exclure ne serait pas plus cohérent :)

    En espérant ne pas être (trop) à côté de la plaque.

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