mercredi 26 mars 2014

Mme S_ublime.


Un peu préoccupé hier de retourner travailler avec Mme S. du fait de ne pas l'avoir vue depuis deux semaines de par mes absences, sachant que pour sa mémoire éphémère 15 jours valent 15 siècles d'oubli.
Ce fut pourtant le (premier) plus beau moment de ma journée.

J'étais en retard chez Mme S. à cause de trop de travail avant celui de la maison de retraite, nous n'avons eu qu'une trentaine de minutes ensemble mais, en effet, ce sont des minutes qui valent des siècles. 
Lorsque je frappe à la chambre de Mme S. c'est une petite voix à peine audible qui invite à entrer, je la découvre toujours allongée habillée dans son lit, un fin plaid sur ses maigres belles jambes, la chambre dans la pénombre des volets aux deux-tiers fermés, une odeur trop âpre pour moi mais que j'apprends à aimer. Cette fois-ci je lui explique embêté qu'à cause de mon retard nous n'allons pas avoir le temps d'installer le matériel pour écouter de la musique ensemble, alors elle interroge « mais comment ça écouter de la musique ensemble ? ». Je souris, de ce moment qui me rassure presque désormais, de Mme S. qui est à vrai dire elle-même, qui fait toujours d'une rencontre comme si c'était la première fois. Pourtant son regard est de moins en moins interrogateur (jadis inquiet) à vouloir savoir qui je suis, et ce sera un nouvel étonnement souriant lorsque lui expliquant doucement une énième fois que depuis 2 mois nous passons une heure hebdomadaire à écouter de la musique classique elle me répond encore plus douce : « ça voyez-vous je ne m'en rappelle pas, par contre je suis persuadé de vous connaître depuis bien plus de 2 mois, je le ressens que je vous connais depuis très longtemps ». Je lui demande si 2 mois ne constituent pas déjà un certain « longtemps », elle s'esclaffe que ce n'est rien 2 mois comparés à ce dont elle est persuadée de me connaître depuis nettement plus longtemps...

Elle est de moins en moins agitée lors de ma présence, ce sera la première fois où elle reste assise dans son lit - plutôt que de chercher ses plus beaux vêtements pour que nous allions « faire la fête dehors » - et que je m'assois à côté d'elle, nous discutons tranquillement depuis ce moment où je suis entré sachant qu'elle somnolait car sa mémoire ne la lie plus assez à la réalité, mais dont elle a toujours honte me rétorquant généralement qu'elle ne faisait « absolument pas une sieste ». Cette fois-ci je lui dis gentiment narquois « vous méditiez, c'est cela ? », elle rigole « voilà, disons que je méditais... il y a tout à méditer, vous savez bien. »

Avec Mme S. il y a toujours joyeux imbroglio entre le moment trésor [momentrésor] qu'elle déploie et qui se brouille dans sa mémoire fugace. Hier elle dit :
- la musique c'est immortalisable.
- C'est très joli ce que vous dites...
- Qu'est-ce que j'ai dit ?
- Que la musique est « immortalisable ».
- Mais c'est pas moi qui ai dit cela, c'est vous qui venez de le dire !
- Ahah, j'aurais bien aimé, mais ce n'est pas de moi, c'est ce que vous venez de me dire il y a quelques secondes.
- Vous en êtes sûr ?
- Absolument, c'était d'une pleine beauté.
- Ah bon, j'en suis donc capable...
- Très fréquemment. Vous dites toujours de très belles choses.
- C'est gentil. Je ne m'en rappelle pas.
- Je sais. Mais sachez au moins que je m'en rappelle parce que c'est beau, ça ne s'oublie pas ce qui est beau.
- C'est vrai. Tout de même je pense que vous confondez ce que vous dites vous-même avec ce que vous m'attribuez ensuite.
- [large sourire] Quoi qu'il en soit si la musique est « immortalisable », j'ai une idée : la semaine prochaine voulez-vous que nous allions jusqu'au piano du rez-de-chaussée et que vous me jouiez des morceaux ?
Elle s'est illuminée, d'un ému déguisé en énergique « volontiers ! ».

Après notre session je retourne au bureau où ma responsable me dit enjouée qu'elle ainsi que l'infirmière en chef du service de Mme S. aimeraient que je rédige une synthèse sur « ce qu'il se passe » avec elle, car apparemment passer du temps avec Mme S. est considéré par le personnel comme une prouesse. Étonnant de devoir rédiger une synthèse prosaïque là où ce devrait être du poème.



*


Puis il y aura Mme R., chez qui je vais déposer ses mails imprimés, la découvrant les cheveux en pétard (d'ordinaire soigneusement mise-en-plis telle une sculpture de neige) du fait d'une plaie à la tête d'une quinzaine de points de suture d'une nouvelle chute lors de la marche, chutes de plus en plus répétitives et fracassantes, mais elle ce jour étonnamment hilare en sa totale conscience, fortement joyeuse me voyant.
J'en profite pour lui glisser qu'il va peut-être être temps de passer au fauteuil manuel, voilà des mois que nous évoquons lentement la question, que je lui mentionne qu'elle aura mieux à y gagner en autonomie plutôt que ses hypothétiques pas de geisha... Elle s'amuse à faire la moue, tâtant ses biceps et disant « mais là ici je n'aurais jamais la force de pousser le fauteuil », alors moi en lui indiquant son cerveau de lui répondre « sauf qu'ici vous allez avoir intérêt à la distribuer la force jusqu'à vos biceps tout à fait corrects ! » Elle sourit amplement, avec son air faussement renfrogné.
Mme R. ressemblait aujourd'hui à une punk sous LSD.


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