Il y a des textes qui me font demander ce que j'ai foutu jusqu'à présent dans ma vie pour les lire aussi tardivement.
À force de lutter lutter lutter c'est à vrai dire contre le vent qu'il y a lutte, et ce vent agit à me dégonfler me dégonfler me dégonfler. Une cartographie de courants d'air dans la cervelle, j'en suis aujourd'hui à 70 jours d'enfermement à domicile, il n'y a plus d'orientations autres qu'animales et 'mistrales'.
Même les ruines, les fameuses, s'effritent aux courants d'air.
Je ne saurais probablement jamais qualifier ce que je vis depuis des semaines, actuellement autant que lors d'un peut-être plus tard. Car je saisis à peine si je vis. Je perçois des vents qui prennent leurs élans sifflants entre les ruines desséchées (des choses judicieuses et douces que dit Clir, il y aura à mon encontre « vous êtes sec ») pour me traverser, comme si j'étais un travers aux éléments, un presque inutile-gênant, de la membrane diaphane pré-cendrée.
Est tout de même épinglé sur la cartographie un texte de Gloria
Anzaldúa, que j'ai vécue comme une chamane rhizomique.
Il y a de rares personnes ou de très brefs instants ces derniers temps qui parviennent à réinjecter une goutte de sève dans mon rhizome desséché. Le texte d'Anzaldúa a été la personne et l'instant.
Je ne diffuse ci-dessous qu'un passage du texte intégral, à propos du machisme, trouvant son accessibilité fine, autant que sa traduction française terriblement tardive (et l'ensemble des Cahiers ne fait qu'agrandir mon intérêt pour les résistances-créations politiques d'Amérique du Sud et l'apprentissage de l'espagnol). Mais l'ensemble de l'article "La
conscience de la Mestiza" est une respiration étant parvenue à inverser un instant les courants d'air.
L'écriture, la matière même de l'écriture d'Anzaldúa est un travail que je considère brillant car vivant via de la mixité [j'invite à cela vivement à lire tout le texte]. Exactement de ce qu'elle nomme « la tolérance pour les ambiguïtés », toutes ces ambiguïtés qu'elle regarde en face, comme une profonde faculté oculaire kinesthésique du monde. Elle les écrit ces ambiguïtés, non pas de façon universitaire, ni victimaire, mais avec une acuité d'existence et d'analyse des possibles à rencontrer, à partager.
Le choix de l'extrait ci-dessous : car ça faisait longtemps que je n'avais lu une critique « posée » du machisme, de la violence engendrée à ne pas savoir être homme.
« Posée » peut-être de la même façon que pleurer silencieusement : savoir ce qui coule des larmes autant que savoir ce qu'il va falloir faire après les sécher. Chez Anzaldúa il y a la complexité du monde qui n'est ni crade ni convenable, ni blanc ni noir, mais l'établissement des nuances qu'il va falloir savoir composer pour une existence sans détours chromatiques. Et de ce fait il y a notamment pas une seule langue mais des harmonies de langues [embrasser].
Ici j'y lis sa pré[/]occupation de se faire bouffer la vie par les hommes, mais aussi son attention à pister des possibilités d'être hommes. Un caillou qu'on se prend dans la gueule ça n'a pas d'angle, ça a un poids durant la violence mais ça n'a pas spécifiquement d'angles blessants ; je ressens cela d'Anzaldúa, elle cherche le poids des choses, leur consistance vivante - jusque dans leur déséquilibre - plutôt que leur forme violente.
Et ça me parle.
Notamment pour être plutôt un mec dont le poids de ce qui est attendu d'être « homme » m'attire en quelque sorte à partir des erreurs (plus ou moins abjectes) : ce qu'il est possible de ne surtout pas reproduire, mais de comprendre puis d'inventer. Anzaldúa ne cesse de vivre à partir des ambiguïtés que toute sa vie ouvre de conscience, et la force douce qui émane de sa stature face à la peur et aux débâcles humaines me porte. Elle fait notamment de sa culture un prisme aux autres cultures, ce qui est d'une générosité qui me perce, et m'éclaire sur mon austérité de blanc occidental. Je suis un gars blanc dont la précarité me sauve de toute évidence d'une chose : refuser une vie monochrome et d'une moralité bichromique.
"La
conscience de la Mestiza. Vers une nouvelle conscience."
-- Gloria
Anzaldúa
texte original de 1987,
traduction
de Paola Bacchetta et Jules Falquet
[...]
Que no se nos olviden los hombres.
[N’oublions pas les hommes.]
Tú no sirves pa’ nada —
tu n’es bonne à rien.
Eres pura vieja. [Toi, tu n’es bonn’à
rien –]
« Tu n’es qu’une femme » signifie
que tu es défectueuse. C’est le contraire d’être un macho. Le
sens moderne du mot machismo, ainsi que le concept, sont en fait une
invention Anglo. Pour des hommes comme mon père, être un « macho »
voulait dire être assez fort pour nous protéger et nous soutenir
financièrement ma mère et nous, tout en étant capable de montrer
de l’amour. Le macho d’aujourd’hui a des doutes sur sa capacité
à nourrir et à protéger sa famille. Son « machisme » est une
adaptation à l’oppression, à la pauvreté et la faible estime de
soi. Il est l’effet des logiques masculines de dominance
hiérarchique. L’Anglo, se sentant inadéquat, inférieur et sans
pouvoir, déplace ou transfère ces sentiments sur le Chicano en
déplaçant la honte sur lui. Dans le monde Gringo, le Chicano
souffre d’une humilité et d’un effacement de soi excessifs, de
honte de soi et d’auto-dépréciation. Dans le milieu Latino, il
souffre de sentir une insuffisance linguistique et du malaise qui
l’accompagne ; envers les Native americans, il souffre d’une
amnésie raciale qui ignore notre sang commun, et de culpabilité,
parce que la partie espagnole en lui a pris leur terre et les a
opprimé-e-s. Il a une hubris compensatoire et excessive lorsqu’il
se trouve avec des Mexicain-e-s venu-e-s de l’autre côté. Tout
cela recouvre un profond sens de honte raciale.
La perte d’un sens de dignité et de
respect chez le macho donne naissance à un faux machisme qui le
conduit à rabaisser les femmes et même à les brutaliser.
Coexistant avec son comportement sexiste, on trouve un amour pour la
mère qui prend le pas sur tout les autres. Fils dévoué, porc
macho. Pour laver la honte de ses actes, de son être même, et pour
maîtriser la brute dans le miroir, il en appelle à la bouteille, à
la paille, à la seringue, au poing.
Bien que nous « comprenions » les
causes profondes de la haine et de la peur masculines, et les
blessures infligées de ce fait aux femmes, nous ne les excusons pas,
nous ne fermons pas les yeux et nous ne les supporterons plus. Nous
exigeons de la part des hommes de notre peuple qu’ils
admettent/reconnaissent/divulguent/témoignent qu’ils nous
blessent, qu’ils nous font violence, qu’ils ont peur de nous et
de notre pouvoir. Nous avons besoin qu’ils disent qu’ils vont
commencer à renoncer à leurs manières blessantes et dégradantes.
Mais plus que des mots, nous exigeons des actes. Nous leur disons :
nous développerons un pouvoir égal au vôtre et au pouvoir de ceux
qui nous ont fait ressentir de la honte.
Il est impératif que les mestizas se
soutiennent les unes les autres pour changer les éléments sexistes
de la culture mexicaine-indienne. Tant que la femme est dégradée,
l’Indienne et la Noire en nous toutes et en nous tous sont
dégradées. La lutte de la mestiza est d’abord et avant tout une
lutte féministe. Tant que los hombres [les hommes] pensent qu’ils
ont besoin de chingar mujeres [baiser des femmes] et les autres
hommes pour être des hommes, tant qu’on apprend aux hommes qu’ils
sont supérieurs et donc favorisés culturellement par rapport à la
mujer [la femme], tant qu’être une vieja [une gonzesse] est un
motif de dérision, il ne peut y avoir de réelle guérison de nos
psychées. Nous avons fait la moitié du chemin —nous avons un tel
amour pour la Mère, la bonne mère. Le premier pas consiste à
désapprendre la dichotomie puta/virgen [pute/vierge] et à voir
Coatlalopeuh-Coatlicue dans la Mère, Guadalupe. [Ndt :
Coatlicue (dont le nom signifie : « celle à la jupe de
serpents ») est la déesse mère chez les Aztèques, sa
principale représentation connue consistant en deux serpents
affrontés, une jupe en serpents et en épis de maïs et un collier
de mains coupées et de cœurs arrachés, en train de
donner le jour à son dernier enfant, Huichilopoztli, le
dieu de la guerre, représenté par une tête de mort (et qui est le
frère cadet de Coyolcháutli, la déesse de la lune et de ses quatre
cents sœurs, les étoiles). Coatlalopeuh est la prononciation
« aztéquisée » de Guadalupe (qui évoque fortement le
nom de Coatlicue), la vierge apparue en 1531 à un jeune indien sur
la montagne de Tepeyac, à l’endroit où s’élevait un temple
dédié à Tonantzin (déesse dont le nom signifie « notre mère
très révérée »). La Vierge de Guadalupe est l’expression
maximale du syncrétisme entre les religions indiennes et chrétienne,
elle est devenue la principale patronne des Mexicain·e·s, très
unaniment révérée et partout représentée.]
La tendresse, signe de vulnérabilité,
fait si peur aux hommes qu’ils l’expriment aux femmes par de la
violence verbale et des coups. Les hommes, encore plus que les
femmes, sont enchaînés aux rôles de genre. Les femmes, au moins,
ont eu les tripes de s’enfuir de leur servage. Seuls les hommes
gays ont eu le courage de s’exposer à la femme qui est en eux et
de défier la masculinité communément admise. J’ai rencontré,
dispersés et isolés, quelques hommes hétérosexuels doux, le
commencement d’une nouvelle lignée, mais ils sont égarés par des
comportements sexistes qu’ils n’ont pas pu éliminer et qui les
entravent. Il nous faut une nouvelle masculinité, et le nouvel homme
a besoin d’un mouvement.
Mettre dans la même catégorie les
mâles qui dévient de la norme générale et l’homme,
l’oppresseur, est une injustice énorme. Asombra pensar que nos
hemos quedado en ese pozo oscuro donde el mundo encierra a las
lesbianas. Asombra pensar que hemos, como feministas y lesbianas,
cerrado nuestros corazónes a los hombres, a nuestros hermanos los
jotos, desheredados y marginales como nosotros. [Il est stupéfiant
de penser que nous sommes restées dans ce puits obscur où le monde
enferme les lesbiennes. Il est stupéfiant que, comme féministes et
comme lesbiennes, nous ayons fermé notre cœur aux hommes, à nos
frères les pédés, deshérités et marginaux comme nous.]
Suprêmes franchisseur-e-s de cultures, les homosexuel-le-s ont des
liens forts avec les queers blanc-he-s, Noir-e-s, Asiatiques, Native
American (Indien-ne-s de l’Amérique du Nord), Latinas et Latinos,
ainsi qu’avec les queers en Italie, en Australie et sur le reste de
la planète. Nous sommes de toutes les couleurs, de toutes les
classes, de tous les peuples et de toutes les époques. Notre rôle
est de relier les personnes les unes avec les autres —les Noir-e-s
avec les Juives et les Juifs, avec les Indien-ne-s, avec les
Asiatiques, avec les blanc-he-s, avec les extraterrestres. Il s’agit
de transférer des idées et des informations d’une culture à
l’autre. Les homosexuel-le-s de couleur ont plus de connaissance
des autres cultures ; ont toujours été en première ligne (bien que
quelques fois dans le placard) de toutes les luttes de libération
dans ce pays ; ont souffert plus d’injustices et leur ont survécu
contre toute attente. Les Chicanas et Chicanos doivent reconnaître
les contributions politiques et artistiques de leurs queers. Écoute,
peuple, ce que dit ta jotería ! [Joto signifiant
« pédé » dans un sens péjoratif et avec un caractère
efféminé,jotería serait dans ce cas
une « bande de folles ».]
Il y a une raison pour laquelle le
mestizo [métis] et le queer existent à ce moment de l’histoire et
à cet endroit du continuum de l’évolution. Nous sommes un mélange
qui prouve que le sang ne constitue qu’une seule et même trame, et
que nous sommes la manifestation d’âmes similaires.
[...]