lundi 7 mars 2016

Brûlis.




J'entre dans ce type dans la rue, je le bouscule. Centre-ville, centre-corps. Ai à peine dormi, histoire inepte d'une coupure d'électricité vers 03:00, je respire par l'électricité, « ventilation mécanique » ils-elles disent. J'entre dans le centre-ville après une nuit kafkaïenne d'hotline avec le SAMU, et j'ai ce hotdog sans-saucisse dans la main de l'assistante (il s'agit toujours de la main de l'autre) dont je me rappelle à peine l'achat. Suis censé traverser le centre-ville pour un rendez-vous ; une hotline et un hotdog, chacun-e soporifique, s'associent à mon retard. Je rentre dans ce type juste après avoir croisé une femme sur le même trottoir. Elle a quelque chose d'Izlé que je n'ai pas le temps de cerner. Une sinuosité dématérialisée, d'un noir brillant. Elle me sourit avant de me dépasser, ce n'est pas Izlé en définition mais en évocation. Ma tête tourne, poul de filaments supersoniques, le sang s'électrolyse en fin pétrole pourpre. Je n'avance plus droit, il n'est plus aucune heure connue ni aucune géographie établie. L'ici titube. Je m'arrête, ferme les yeux, injure mon esprit d'être aussi inconséquent, lui hurle de se bétonner. En rouvrant les yeux, déjà trop débordant d'humides, je fonce comme un brûlis. Sans percevoir ce type qui arrivera à peine à m'esquiver. « Je suis désolé... je... suis désolé, Monsieur... », je lui tremble.

Il n'y a pas un jour sans.

Il n'y a pas un jour qui ne soit pas deux ans.


 

vendredi 4 mars 2016









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dimanche 31 janvier 2016

Pénurie magnétique.



Morton Feldman, "For Philip Guston", 1984

 
« L'artiste oublie son engagement dans la transmission d'informations à d'autres humains, laissant l'objet absorber son engagement. Cette absorption typiquement humaine de l'intérêt existentiel par l'objet, cette morale du travail menace (sic!) non pas d'établir des moyens de communication par le truchement d'objets, mais au contraire d'ériger des barrières de communication entre les êtres humains. C'est au fond l'erreur ridicule sur laquelle repose l'art humain et qui apparaît clairement au point de vue vampyrotheutique.
On peut voir chez lui [le vampyroteuthis infernalis] à quoi ressemble un art qui ne tombe pas dans la même erreur, qui ne s'enferre pas dans des résistances objectales - soit un art intersubjectif et immatériel. Cet art ne produit donc pas des mémoires artificielles (oeuvres d'art), mais fait passer les informations immédiatement aux cerveaux de ses congénères pour y être enregistrées. En somme, la différence entre notre art et celui du vampyroteuthis est la suivante : là où il nous faut lutter contre la perfidie de la matière, lui lutte contre la perfidie de ses congénères. Ainsi, les artistes vampyrotheutiques sculptent le cerveau des récepteurs comme nos artistes sculptent le marbre. Leur art n'est pas objectif, mais intersubjectif : il cherche l'immortalité non pas dans les oeuvres, mais dans la mémoire d'autrui.
La stratégie de l'art vampyrotheutique, à l'instar de sa peinture sur peau, peut être dépeinte de la manière suivante : quand il éprouve quelque chose de nouveau, il cherche à stocker cette nouveauté dans sa mémoire, c'est-à-dire à lui attribuer une place parmi les informations déjà stockées. Constatant que la nouveauté ne se laisse pas classer, qu'elle n'y trouve pas de place, il lui faut réorganiser sa mémoire afin d'adapter cette dernière à la nouveauté. Sa mémoire, ébranlée par la nouveauté, doit la traiter (ce que nous, humains, nommons « activité créatrice »). Cet ébranlement créatif traverse son organisme, le saisit, et les chromatophores se contractent à la surface de sa peau pour sécréter des pigments. Il éprouve au même instant un orgasme artistique lors duquel l'éjaculation chromatique est encodée à même sa peau dans un langage vampyrotheutique. Cela ne manque pas d'intriguer le partenaire sexuel et l'amène à copuler. La copulation se charge en discussions au cours de laquelle la nouveauté pénètre la mémoire du partenaire pour y être stockée. [...] »


Vampyroteuthis infernalis
p.60-61
de Vilém Flusser et Louis Bec, éd. Zones sensibles, 2015



mercredi 30 décembre 2015

J'écris des autres.


je n'écris plus
je n'ycrois plus


Si tant est qu'elle dit en substance « tu vas trop loin »,
j'aimerais lui répondre : aussi loin que tu l'es.
(L'absence est le tendon de la distance.)

Je purgepurgepurge purge tous les poncifs possibles. En se mettant à jeun d'espérances quant à la réception cartilagineuse des pirouettes humaines. Si tu savais comme j'ai perdu les os, il a fallu se démanteler pour moins vibrer.
Personne ne le sait véhémant. Je passe juste pour un peu fade, un peu néant. Ça s'accommode à l'air du temps de la plèvre qui collapse.

Je bouffe la terre, Izlé. J'essaie de garder la bouche bien pleine pour que le silence paraisse rempli, et que j'assourdisse ma connerie. Du terrassement entre les lèvres
Je ne cultive pas d'illusions, il y a juste un monastère d'incompréhensions, qui héberge chaque tentative d'aller vers d'autres terres. Comme une religion sableuse. On fait du verre avec du sable, on consacre la lumière avec le verre. 
Et de l'eau. 
Et de la terre.
 





Boris Nordmann, "SéparationTéléphonique",
peut-être 2011

jeudi 8 octobre 2015

Faillir.


« Ils disent qu'il suffit d'oublier un peu. Que tous mes gestes  ne rappellent pas inévitablement la maladie, que ma vie n'est pas faite  que de ça. C'est vrai, en représentation, en public, je l'oublie. [...] Je joue sans faille mon rôle social. Il le faut. Sinon personne ne me supporterait plus. »

-- Claire Marin



Les mots des autres, 
lorsque les siens sont obstrués. Ne plus trouver de [parole] commun[e], de [culture/s] réciproque/s. 
Avoir accédé à un des silences les plus profonds, après autant de perte de résonance. Il y a quelques semaines depuis un box d'urgence de CHU, défaillance d'organes diagnostiquée critique. Contre toute attente clinique, être vivant. Contre toute attente biographique, ne plus savoir comment vivre. Comme ça.


« [Le malade] ne parle plus comme les autres. Il ne conjugue plus qu’avec prudence ses phrases au futur. Il est un être du conditionnel. Si je vais bien, si je guéris, si je ne suis pas hospitalisé sont les sous-entendus de chacune de ses phrases. Pas de futur simple. Pas de projection spontanée. L’élan de la pensée, comme celui du corps est freiné par des charges invisibles qui pèsent sur les articulations de sa vie. Les mouvements, comme les espoirs, son plus lents. »

« Patiente. C’est mon statut et l’ordre auquel je dois obéir. C’est un nom, un adjectif et un verbe à l’impératif. Ce qui me caractérise, c’est d’obéir à cet ordre qui m’est sans cesse implicitement rappelé. Patiente. Attends. Attends que la crise passe, attends que la douleur diminue, attends que le sommeil te délivre. Attends que cela fasse de l’effet. Une heure, trois jours, deux semaines. »


-- Claire Marin
"Hors de moi", éd. Allia, 2008




(Demander à la CoPilot si Eros peut réellement accompagner Thanatos. Ne plus y croire, la déroute du vouloir.)

Yvonne Rainer : « The mattress is a very evocative object, [...] evocative of illness and death and sex. »
 
 






samedi 5 septembre 2015

Petits feux.























« you cannot make love to concrete
if you cannot pretend
concrete needs your loving »


-- Audre Lorde
 

"Making Love To Concrete"
in "The Marvelous Arithmetics of Distance", 1993




























dimanche 17 mai 2015

512.


Je lui dis « vous êtes en train de respirer des montagnes ».

J'observe depuis une dizaine de minutes son thorax se soulever péniblement, accompagné de râles inspiratoires. On ne se rend pas compte comment arriver à respirer est silencieux, que la vie est un souffle discret. Lorsque l'aisance vitale s'en va tout devient nettement plus guttural, il y a cette part d'animal gémissant qui prend la dernière place ; peut-être arrêtons-nous alors de domestiquer nos apparences.
Je regarde les lèvres de Mme R., elles sont retroussées sur sa mâchoire qui reste ouverte, qui essaye par de rares forces d'avaler le moindre air possible de la chambre d'hôpital. Je ne parle pas beaucoup au début afin de ne pas gâcher cet air, lui en laisser un peu pour égoïstement avoir le temps de la regarder encore. Ses lèvres sont devenues tellement imperceptibles que j'essaie de me rappeler comment elles étaient lorsqu'elle parlait, lorsqu'elle souriait.

Elle ne parle plus, ni ne sourit. Ce qui parle c'est ce que m'ont dit les collègues en arrivant au boulot quelques heures avant : cette fois-ci Mme R. a été hospitalisée, elle était dans le coma hier mais en serait (semi-)sortie aujourd'hui, « mais... ». Mais il faut comprendre que « cette fois-ci » c'est cette fois-ci.
À mon esprit j'entends Mme R. dire : « je vais enfin pouvoir mourir, mon p'tit gars ».
Mme R. était d'une grande pudeur et d'une vive pertinence, elle faisait partie de ces personnes qui diluent l'émotion dans l'intelligence et l'humour, cherchant toujours à jouer des deux. Quelques rares fois une émotion plus nue, plus spontanée s'entendait dans ce « mon p'tit gars » qu'elle me destinait. Lorsque je lui questionnais un avenir qu'elle ne concevait plus, « ah ça je ne peux pas vous le dire mon p'tit gars ! », lorsque je dissimulais mal mes émotions personnelles, « je vous sens triste aujourd'hui mon p'tit gars... ».
En 3 ans il y a eu bien plus que ces « mon p'tit gars » qui m'ont fait apprécier les 40 minutes hebdomadaires avec Mme R. Dame qui pourtant m'avait été briefé par ma responsable comme une personne « difficile, avec un sacré caractère ». Le caractère de Mme R. : il n'était pas institutionnel, voilà ce qu'ai découvert avec délectation. Mme R. protestait sur la bouffe collective qu'elle décrivait précisément insipide (il y a quelques semaines je lui ai amenée des fraises - j'essayais de travailler sur l'aspect du goût - et, stupéfait, je l'ai regardée les dévorer comme si j'amenais du chocolat à une taularde). Mme R. se révoltait d' « être couchée » à 15:30 les derniers mois. Mme R. m'avait expliqué lors des événements politiques de janvier qu'il n'était pas sain qu'une telle actualité ne lui parvienne que par la télévision, « nous sommes enfermé-e-s ici sans dialogue avec l'extérieur, on reçoit les informations mais nous avons tout autant besoin de les discuter avec le monde ».
Mme R. savait majestueusement discuter. La première année et demie elle pouvait descendre jusqu'à mon bureau, ma fonction première est d'y apprendre à utiliser Internet. En plus d'ouvrir une correspondance mail avec sa petite-fille au Canada, elle m'a rapidement demandé de lui chercher des articles d'écologie, de médecine, de géographie, d'architecture. On a longé sur GoogleEarth toute la côte Adriatique qu'elle avait voyagé avec son mari, ses souvenirs détaillés battaient n'importe quel-le guide touristique. Puis elle n'a plus eu la force de venir jusqu'au bureau donc je suis intervenu en chambre, lui amenant son courrier mails qui continuait à donner prétexte à ce qu'elle débatte de toutes sortes de thématiques émergentes. Elle me réservait souvent la lecture d'un article de journal qu'elle introduisait enjouée par « j'ai pensé à vous, ça va vous intéresser ! ».

Ce qui m'intéressait c'était sa vie, de nos rendez-vous de ce présent que nous fabriquions à tous les liens qui se faisaient avec son passé, et ceci dans une autonomie de plus en plus précarisée. Qu'elle dépose ses 98 années d'existence dans l' « actuel inconnu » que j'étais (comme d'autres elle m'appelait "l'informaticien", ce à quoi je réponds toujours en riant que je ne suis pas informaticien). Depuis trois jours je me rends compte de toutes les histoires de sa vie qu'elle a déposées en moi, j'ai l'impression d'être un reportage radiophonique de plusieurs dizaines d'heures. Autant qu'elle est parvenue à créer un commun précieux, chaleureux, sous la forme de notre relation. Une zone de dialogue expressive, curieuse, qui ne s'est jamais renfermée dans du passéisme (que je critique couramment dans le travail envers des personnes âgées, à voir des collègues ne référencer que le passé sans chercher à le faire rebondir au présent, dont pourtant ouvrir à la sensibilité sur l'ici~maintenant me semble le coeur de ce métier).

Lorsque je suis entré dans la chambre 512 j'ai compris qu'elle ne pourrait plus me parler. Les dernières heures j'avais particulièrement questionné ma posture professionnelle, j'en étais arrivé au fait que nous étions mardi et que chaque mardi je passais 40 minutes avec Mme R. tant qu'elle vit. Quand elle a entendu ma voix lui disant mon prénom et les pneus de mon fauteuil crisser contre le lino elle a essayé d'ouvrir les yeux, n'y est pas parvenue, elle a essayé de parler, mais seul un son guttural s'est fait entendre. Assez pour que je lui dise : « peut-être que vous ne voulez pas que je vous vois aujourd'hui ainsi ici, mais j'ai pris ma décision de venir, me disant que vous n'aurez qu'à me botter le cul si prochainement vous le pouvez... si vous ne le pouvez pas eh bien vous me botterez le cul dans une prochaine vie ». Au milieu des râles qui annonçaient qu'elle souffrait physiquement, il y a eu à ce moment un rictus de coin de lèvres qui ressemblait aux prémices d'un de ses légendaires sourires ironiques. Entraînant le mien, comme chaque mardi.
Puis son rictus s'est mué en douleur généralisée. Je connais finement la lecture d'un corps qui traverse des douleurs, sa composition algique. Je me suis assis tout près d'elle, j'ai demandé à mon assistante de sortir. Et j'ai longuement regardé chacun de ses soubresauts dans le visage, dans les mains, dans les jambes, créant comme des éboulements à sa respiration montagneuse. Ces deux derniers mois je l'aidais particulièrement par rapport à son corps, au bout de quelques minutes de mon arrivée je lui demandais « vous avez des douleurs au sternum actuellement ? », elle s'exclamait « oh oui, exactement ! Mais comment vous savez à chaque fois si précisément ?! ». Je lui expliquais ce que je lisais de sa posture, de comment les axes de son thorax, de son coccyx (surtout), de ses genoux, etc., me 'fléchait' sa zone de douleur. Avec son accord et avec de précises instructions de manipulation envers mon assistant-e je repositionnais très doucement son dos, son bassin, tout en essayant de lui apprendre le maximum de compréhension corporelle pour qu'elle puisse agir elle-même sur quelques douleurs (l'évidence structurelle est la pénurie de personnel soignant à de telles tâches, ces derniers mois j'essaie de gérer en moi une colère gigantesque face à ce constat lamentable de maltraitance institutionnellement légitimée). Souvent dernièrement après qu'un repositionnement ait fait taire une douleur (alors toute son expression corporelle se reposait, au sens de vraiment se laisser aller en gravitaire), elle me disait que ce qui lui faisait du bien la fatiguait aussi énormément et me demandait poliment de partir. En sortant je lui souriais disant « profitez bien de vos endorphines », elle rigolait, et je savais qu'elle allait s'endormir dans les minutes qui suivent de cette douce morphine physiologique.

Mardi je ne faisais plus le poids des manipulations antalgiques face à la pompe à morphine chimique à laquelle elle était perfusée. J'ai eu envie de lui prendre la main, mais sans son accord et connaissant sa pudeur je m'en suis empêché.
À quatre reprises son expiration n'a plus donné lieu à une inspiration pendant plusieurs secondes. Il y avait le mouvement vivant inné en moi qui attendait cette inspiration, mais une partie plus importante de moi souhaitait que l'inspiration ne surgisse plus. Une inspiration perçait toutefois, celle-ci bien plus rauque que les autres, quelque chose qui n'est plus de la respiration mais un grincement d'asphyxie. Mon empathie la plus forte était peut-être pulmonaire, je pouvais aisément ressentir lesquelles de ses bronchioles avaient été vaincues (notamment par la morphine qui est dépresseur respiratoire), ses lobes pulmonaires supérieurs faisant le travail de Sisyphe, sa trachée détenant plus que jamais les plus extrêmes sensations vitales. En parallèle je respirais d'un profond calme, d'une conscience circulaire, réalisant à un moment que j'étais comme entré en posture méditative vis-à-vis de Mme R.
J'ai pensé à ce classique qu'il fallait que je lui dise « tout » tant qu'il était encore temps. Puis me suis ravisé. De ma gorge qui se nouait, foutu langage. Et de réaliser que « tout dire » n'existe pas, ça n'a pas de sens, « tout » est uniquement contenu dans le moment présent et il s'offrait à nous une fois de plus. Je l'ai regardée en estimant la chance que j'avais eue jusque-là de sa présence. Continuant de regarder minutieusement son corps alité, vaste territoire d'existence relié à un illusoire tube d'oxygène dans ses narines. Le temps qui se vidait si matériellement de cette pompe à morphine dont je savais - pour l'avoir vécu - qu'elle lui entraînait bien plus d'hallucinations anxiogènes que de répit. Je le lui ai dit : « vous devez avoir en ce moment des images angoissantes qui s'imposent à vous, je sais que vous vous battez contre... je suis avec vous ». Son corps semblait sur tellement de rings de boxe à la fois, j'avais l'impression de voir ses organes se choquer les uns contre les autres, jusqu'à des convulsions dans ses pieds, ses paupières.

J'ai (re(re(re)))pensé à comment mourir ne devrait surtout pas être isolé-e dans une chambre impersonnelle de secteur sud de 5e étage d'un CHU. J'ai pensé à Fredo, Yves, et d'autres auprès de qui je n'avais pas pu être présent à ce moment. J'ai de nouveau interrogé l'éthique de ma posture professionnelle, concluant une fois de plus combien une politique, une "communique", de l'intime me paraît indispensable contre le matérialisme nécrolibéral (matérialisme carcéral concernant de nombreux EHPAD). Alors j'ai opté pour cet innommable qu'ai toujours 'pratiqué' en présence de quelqu'un-e dont j'estime la beauté : comme transférer des ondes, des volutes d'âme, des je-ne-sais-quoi que je peux recueillir & diffuser. 
Sauf qu'il s'agissait là de se concentrer à ce qu'une vie se termine. 
J'ai puisé ce qu'il y avait de plus vibrant en moi et me suis concentré profondément aux vibrations de Mme R., comme une prière cellulaire. Puis je lui ai dit en infiltration vocale : « relâchez tout ce que vous pouvez Mme R., endormez-vous le plus doucement, le plus profondément que vous le souhaitez... je vais rester jusqu'à ce que vous vous endormiez, il y a plein de douceur en moi pour vous, prenez la... laissez-vous aller, comme si vous flottez dans un grand lac calme... je suis là et vous pouvez vous reposer. ». C'est moi qui fus en apnée lorsque j'ai clairement constaté son corps se relâcher, sa respiration se desserrer, son visage s'atténuer. La voir s'endormir signifiait un non-retour que j'éprouvais avec gratitude.

Je suis resté plusieurs minutes à la regarder maintenant dormir. Sa respiration toujours dyspnéique mais plus régulière, souterraine. Ses membres enfin sédentaires, accueillis par le lit. Ses yeux roulés vers du sommeil.
Je me suis décidé à partir. 
Dans son sommeil je lui ai dit « merci pour votre accueil ». 
Du plus lentement possible - haïssant dans ce genre de moments la mécanique sonore de mon fauteuil - je suis sorti de la chambre, ai vérifié qu'elle dormait toujours, ai poussé la porte. 


*

Jeudi midi, un peu moins de 48 heures après, je suis retourné à la chambre 512. 
Elle était grande ouverte, le store baissé aux trois-quarts, la fenêtre aérée, le lit défait et vide.

L'infirmière en chef m'informe que Mme R. « est partie paisiblement dans son sommeil tôt ce matin ». Perplexe je lui dis qu'il y a à peine 2 jours je l'ai vue sérieusement souffrir, elle me répond : « oui mais à cette période il y a un moment où nous l'avons retrouvée endormie, bien plus calme, et c'est depuis ce sommeil qu'elle s'est peu à peu éteinte ».


vendredi 1 mai 2015

Still quiet. [notes praxis]


> D'une pratique méditative
/ dans un train, massif et totale vitesse
/ cette observation, considération, qui fut fragmentaire à vrai dire sûrement toute ma vie :
l'immobilité est le mouvement fondamental
l'immobilité est le plus grand mouvement.


Durant des méditations il y a ce moment d'ancrage vibratoire. Cet accueil d'un magnétisme centripète et centrifuge. D'où ce qui fait mouvement est ce qui est planétaire/s, stellaire, 'mais' dont l'être-là se trouve sacré en une absolue immobilité. 
Cette immobilité crée le mouvement, c'est à partir d'elle que se ressent les alentours en mouvements.
L'immobilité est peut-être le plus difficile mouvement. Car le plus inavoué, le plus perturbable aussi. Flotter, planer, stabiliser, ça nécessite l'union de toutes les forces ambiantes, l'immobilité serait une profonde réception des mobiles (phy) et des mouvants (psy). 

Il y a en ces atteintes méditatives du sauvage, du devenir-animal. Deleuzien : un champ d'immanence peuplé de multiplicité, soit le désir et sa force. 
L'immanence serait peut-être ce magnétisme que j'explore de mieux en mieux consciemment grâce aux personnes disant l'éprouver en ma présence : il s'agit d'une pleine zone des devenirs, une sensibilité à savoir émettre ce qui est reçu, à désirer partager les transformations, les fabrications 'pensibles'. Une plate-forme des possibles immobiles. Une éthique érotique.

L'immobilité m'apparaît la plus subtile des invitations. De toute mon âme je souhaite la défaire des idées d'isolation, de contention, d'immobilisme. (Ce qui ne contredit pas la nécessité de mouvements comme parallèle énergétique, ni la frustration de restrictions de mobilité.)
Il y a ce chouette échange avec l'instructrice Feldenkrais lors de notre travail commun : elle raconte comment pendant des années et des années elle a pratiqué le yoga avec la règle de la discipline, discipline en postures, discipline en apprentissage, discipline en pratiques. Elle en a conclu que la discipline fige pour prétendre accueillir mais n'accueille pas. J'ai souri, de cette impression que bon nombre de personnes valides conçoivent bien souvent l'immobilité comme (f)rigide, et que lorsqu'ils-elles s'y essayent peu convaincu-e-s à partir d'une mise en forme (préforme) sensationnelle ils-elles en érigent une « dé-tension », un enfermement d'elleux-mêmes.


\ Quel serait le mouvement de « sois maintenant » ?
\\ Envers. Un mouvement se faisant en+vers.

« alors vous lui réapprendrez à danser à l'envers
comme dans le délire des bals musette
et cet envers sera son véritable endroit »
-- Antonin Artaud
"Pour en finir avec le jugement de dieu", Œeuvres Complètes XIII, p. 104







vendredi 24 avril 2015

Solœur.





   Les gens vont bien
   il fait soleil et les gens vont bien
   il fait soleil pour tout le monde et les gens vont bien
   tous les gens qui vont bien pensent que le soleil est pour tous les gens
   tous les gens qui vont bien pensent que tous les gens vont bien.


Mon soleil est un plexus érotique et solitaire, accoudé au sternum, une petite ruine vibratile. Ce qui est magnétique est peut-être en définitive maudit, assumer que suis vilain. Je m'accommode de conclusions qui durent quelques secondes, quelques pavés, quelques gouttes, quelques grammes, quelques globules.
J'écris des milliards de silences d'où depuis des trains (cellulaires) je retourne les sparadraps en réalisant : la plaie est cachée à la foule qui ne perçoit que la partie saine du pansement qui en-dessous est infectée
en-deça
des apparences croulent les errances de certitudes déshabillées.

Méditations avec des stratosphères, des nuages nacrés atteignent l'ultraviolet. Les ondes sont du braille sous-épidermique, 
il est impossible d'en parler car il est impossible de parler. 
Car il est impossible.
Je prends la main de Mme H. qui meurt, elle dit « j'ai peur de dormir », je lui dis que s'endormir fait peur mais que dormir est bon, elle sourit jusqu'à mes yeux et ses doigts tremblent en serrant les miens. Une praticienne somatique demande « est-ce que vous chantez ? », non, je déteste ma voix, cette voix de merde qui ne formule que de la merde. À Mme H. je vocalise en peau, chanter des prières d'os.

Au rond-point bétonné de la gare il y a des roses, l'an dernier à cette époque j'envoyais des pétales de roses dans une enveloppe d'un beau grammage bleu, cette année à cette époque je tourne en ronds bétonnés de roses de gare. 
Sou/rire est inverti.










Max Ernst
"Quand la raison dort, les sirènes chantent."
1960


samedi 28 mars 2015

Pompadour.


« C'est avec des personnes comme vous qu'il peut se passer des choses avec des personnes comme nous. »

C'est la phrase que m'adresse une dame du service psy de l'EHPAD où j'interviens.
Le genre de phrase que la plupart des collègues autant que les gens-de-l'extérieur estimeraient inconcevable de la part d'une personne considérée « très désorientée », avec d'importantes atteintes cognitives. Depuis plus d'un an je passe 40 à 60 minutes hebdomadaires avec cette vieille dame dont l'âge est aussi indéfinissable que sa beauté. Dont la solitude de la folie - ou la folie de la solitude - est la première chose évidente que l'on rencontre en allant la retrouver dans une de ces pièces communes institutionnelles qui fait office de salon de valse pour une douzaine d'errances (et j'interviens désormais de plus en plus auprès d'une autre femme, puis d'une autre... les ricochets font le lac).

En recevant son propos j'essaie de contenir professionnellement mon émotion, j'utilise le silence qui est notre sol premier.
Puis ça chauffe mon thorax, je rigole. Elle est une des très rares personnes qui sachent encore me faire rire. Dans ce rire je lui dis :
- Mais c'est parce qu'il y a des personnes comme vous qu'il peut y avoir des personnes comme moi.
- Je ne sais pas...
- Moi je sais que vous faites autant « les choses qu'il se passe ». Elles se passent parce que vous êtes là.
- Et parce que vous êtes là.
- Ahah voilà ! Parce que vous et parce que moi. Les choses sont un prétexte à cela à vrai dire, à savoir être l'un avec l'autre.
De son sourire souvent malicieux elle observe à voix basse : « peut-être... ».

Puis elle regarde fixement devant elle, d'une fixité sans horizon. Elle poursuit son langage constitué en majorité d'épluchures de phrases, des phrases qui escamotent le souvenir et la logique. Parfois ce sont uniquement des accumulations de syllabes marmonnées, avec toutes sortes d'intonations douces. Il m'arrive d'y entendre comme un vieux chant révolutionnaire. Mon travail est de me concentrer à sa recherche langagière (et corporelle), d'inviter le dialogue partout où il se donne, sans pour autant forcer à stimuler.
Et à vrai dire c'est elle qui invite.
Je l'entends dire « désert ». Elle le répète, « désert ». D'une voix de ruines. Puis me regarde. Son regard peut avoir cette anxiété lorsque le langage qui devrait sculpter le temps et l'espace s'effrite inexorablement. J'ai appris à accueillir ce regard qui a une souffrance d'une particulière humilité, qui décuple ma tendresse en abrogeant toute pitié. Je lui demande :
- Le désert, où ça ?
- Là...
- Devant vous ?
- Et partout.
Ça me touche une nouvelle fois profondément. Je lui réponds :
- ... Oui. Il y a partout plein de petits déserts.
- C'est exactement cela. [elle montre devant] Là, là. Là.
- Il en faut des petits déserts, non ?
- Non, pas trop.
- Vous avez raison. [voix éteinte] Il y en a parfois bien de trop.
- Vous comprenez des fois ils arrivent comme ça... il y avait quelque chose, et puis hop! plus qu'un désert.
- [ému] Oui...
- Oui vous savez.
Cette grosse boule dans la gorge, je baisse mes yeux pour la faire descendre.
Elle se remet à balbutier :
- Dé... dessert...
- [sourire] Nous revoilà au dessert culinaire que vous évoquiez tout à l'heure. Alors désert ou dessert ?
- ... Les deux.
- Comme manger un très bon dessert dans un très beau désert ?
- [rire] Ce serait charmant !

En partant je la remercie pour la belle traversée du désert. Je ne cesse de travailler avec cette dame l'au revoir, qui peut lui déclencher tantôt une angoisse, tantôt une certaine colère, généralement un retour de phrases insensées comme un torrent sans chenal. Parfois je passe quinze minutes à lui transmettre un au revoir dont la signification de « se revoir » puisse lui être accessible et douce. Pour bon nombre de personnes cette dame présente juste une démence péremptoire, pour moi sa démence est une présence à honorer, un « être là » à poursuivre. Lorsque ses troubles cognitifs ne lui permettent pas de façon intelligible de pouvoir concevoir ma présence, je me concentre sur son corps comme support d'âme. De ma voix je pose doucement l'au revoir dans ses yeux, ou son sourire, ou ses oreilles ; comme des petites empreintes qu'elle retrouvera à un moment ou un autre.
Il se passe cette fois-ci quelque chose d'impensable (si ce n'est que l'impensable est une fainéantise des possibles à créer). Sans me regarder elle dit « je suis enchantée des moments que l'on passe ensemble ». L'à peine pensable est qu'elle puisse se référer à du commun, du commun pluriel dans le temps, puisque sa mémoire détient rarement plus de 30 secondes d'aptitude. En fermant la porte à code - la détestable - qui clôt le grand mur vitré du service je me retourne toujours pour regarder vers quelle errance elle se remet à vagabonder, cette fois-ci pour la première fois c'est elle qui me regarde en souriant et me salue de la main.



*  


On me recommande ce psychiatre.
Notable : être bien plus recommandé pour ce qu'on va mal plutôt que pour ce qu'on va bien.

Je mentionne au type (un dealer en costard) qu'il y a eu toutes sortes de relations intimes en cette vie mais que j'ai aimé ainsi deux fois. Il demande :
- C'était quand la première fois ?
- Il y a 10 ans.
- Quand êtes-vous parvenu à oublier ?
- Oublier ?
- Oui, que vous avez commencé à ne plus éprouver le manque de cette personne, à ne plus penser à son absence.
- ... Jamais.
- Jamais ?
- Non. Je n'oublie pas quelqu'un d'aimé, et l'absence ça ne s'oublie pas puisque c'est de l'absence. [j'ai conscience de lui avoir tendu une perche de psychose à la Maldiney...] Ça me manque de ne plus rire avec lui, de ne plus découvrir de vie avec lui. C'est... simple. Paradoxalement c'est simple.
- Vous pensez toujours à cette personne ?
- Oui. Bien sûr.
- Souvent ?
- Presque tous les jours. Je ne conçois pas aimer et oublier. Aimer ainsi me paraît très rare, oublier c'est tristement commun.
- Alors vous ne voulez pas oublier la dernière personne ?
- Ça n'aurait pas de sens pour moi. Je ne peux pas oublier qu'elle existe, je ne peux pas oublier qu'elle a choisi de ne plus être présente malgré ce qu'elle avait nommé d' « alchimie ». Ce que je souhaite oublier c'est ce que je ne comprends pas. 

Je ne lui dis pas le(s) reste(s), je me tais comme une pilule. Je n'explique pas une distinction élémentaire : je ne suis pas tombé amoureux de cette « dernière personne », je ne tombe pas amoureux. J'aime. Être amoureux est un état, quelque chose qui arrive et qui sera remplacé, le néolibéralisme crée plein de ces états à consommer (« être fan », « être contestataire », « être timide », etc.). Aimer se situe dans la vitalité, ça sillonne le fait de vivre, ça joint des énergies, c'est une moelle. J'aime une personne pour ce qu'elle déploie de vivant avant même de la rencontrer, et I. je l'ai/aim/é/e comme du filigrane fractal, une respiration du temps, un contactoucher arborescent. Bien avant.
L'instructrice de méditation dit cette semaine à la classe : « ne restez pas seul-e-s, sinon vous vous asséchez ». Les tissus s'effritent, le sang se tarit. 

Le dealer remplit son ordonnance. Il dit qu'on va déjà tester ce produit 15 jours, pas plus, hein, il faut éviter au-delà de 15 jours, mais là on va comme rebooter.
Marabout, débouté, rebouteux, embout, arcbouté.




*



D'une conférence du ColorOfViolence4 de Chicago, ceci duquel je suis pleinement en accord :
Self-Care is a privileged notion. It assumes that we have the TIME & RESOURCES to care for ourselves.
Oppressed people are deprived of our needs to the point where we see eating/exercise/rest as selfcare, this isn't selfcare, it's SURVIVAL.
"Self-Care" allows us to believe that care is an INDIVIDUAL responsibility. We cannot exercise self-care without safe & caring communities.

+ Une ramification de cet axe critique, ici à propos du concept de recovery par Alastair Morgan :

WIP.


*



CC avec qui je travaille un projet de laboratoire du mouvement me demande si je connais Numéridanse (oui), qu'il faut que j'y fouille (oui). Une nuit je tombe sur cette vidéo, je la regarde encore et encore :



 
J'y vois plein de petits Duchêne de Boulogne & Co qui auraient inversé la gravité par la gravitation, j'y vois la recherche de ce que le sol peut innerver. J'y vois des mouvements corporels qui d'ordinaire ne s'incarnent pas en des personnes valides mais que je connais depuis mon enfance, qui sont mes références premières et celles de camarades fraternels. Kinésie profonde que je chéris pour l'inventivité tenace, l'autodidaxie minutieuse, la vitalité de chaos.
Ceci me rappelant fort les vidéos que j'ai regardées maintes fois de ce type qui me fascine autant qu'il me questionne (d'un classique handi, vécu : jusqu'où nie-t-on les pertes d'autonomie...). En écho à Sylvie Guillem :








lundi 2 mars 2015

« Et tu sais comment on dit cette couleur ? »






Les livres n'épongent pas. La CoPilot acquiesce qu'il va falloir trouver comment « déséponger », que je ne peux plus'ilvousplaît-il vivre ainsi. Elle équationne qu'on ne peut pas encaisser autant de discriminations sociales quotidiennes sans amour. Petit a[mour]. Je lui _________ comment l'insupportable supporté enfante d'un petit monstre auto-immune qui vient grignoter les intérieurs, que je ne veux ni d'enfant ni de monstre. L'acidité est la seule eau des déserts, je relis Esposito en priant le long de sa forteresse, j'y grave avec le sable des poèmes (comme lorsqu'Yves est mort) que seul-e-s les fous-folles du mardi comprennent dans des sourires murmurant des    grigris    fourrés dans mes poches mes anicroches mes pétoches. 

Et les taloches, vous les voulez
saignantes,
bleues
ou à poings ?

Parce qu'en rentrant le soir chaque fois que je passe devant la salle d'escalade je pose cette question : comment graviriez-vous tou-te-s la paroi si elle disposait de nettement moins de prises légitimes, politiques ? Faire prise, cogite Stengers, et j'aimerais être bien plus sauvage que nos folies métropolicées-mondaines, de faibles veines, qui ne savent pas que la prise de profondeur de vie se situe entre deux lèvres lentes et quelques phalanges tremblantes de douceur. Ses mains me manquent comme un langage de musiques bleu Atlantique & bleu Klein que je lui préparais pour qu'elle puisse s'endormir dans sa paroisse nocturne. Mon sang reste brûlant au froid, « votre potentiel de vie n'est surtout pas à freiner », j'entends "potence". Tout est question de chimie, paraît-il.


vendredi 28 novembre 2014

CP. & les autres.


La CoPilot :
- Vous écrivez ?
- Non.
- Depuis combien de temps vous n'écrivez plus ?
- Je ne sais pas, plusieurs mois.
- La photo ?
- Non plus.
- Plus de photo... 
- Le prof m'a écrit il y a quelques semaines. J'ai pleuré. Il dit que je suis un des meilleurs élèves qu'il ait eu, que même si je ne viens plus aux cours il ne veut pas que j'arrête la photo.
- Vous lui avez répondu quoi ?
- Je n'ai pas répondu. Je lui avais envoyé une lettre en décidant d'arrêter.
- Qu'est-ce que vous lui aviez dit ?
- ... Que j'avais « perdu du beau ». Que je ne peux en chercher, en montrer qu'à partir de l'intime & du politique, que sans ça je n'ai pas d'élans.
- La musique ?
- Très peu.
- Ça vous est déjà arrivé de ne pas écrire pendant autant de mois ?
- Je ne crois pas.
- La création et réflexion, c'est ce qui vous constitue. Pourquoi ne plus écrire ?
- ... Je ne sais pas encore. Peut-être parce que j'écris, « ça s'écrit », tout le temps en moi, c'est comme un intense monstre intérieur, un flux fou, mais que je ne peux plus dialoguer qu'avec moi, ça ne crée plus aucun sens. Je me retrouve saturé. Comme les cinq derniers mois d'enfermement, l'écriture ne devient que des murs. Murs intimes, murs politiques. J'écris fondamentalement à visée de dialogue, mais horriblement égocentrique, j'échoue en cela. Ce que je dis ne dit rien. Et puis il n'y a plus de dialogue, depuis que... qu'il n'y a plus... je... tout est déjà tellement innommable que, depuis que...
- Vous parlez d'Izlé  ?
- ... Oui.
- Vous écrivez pour elle ?
- Non. J'écris vers elle. Je n'écris jamais pour quelqu'un-e. J'écris par des flux, vers des énergies. Ce n'est pas un processus de dépôt, c'est bien plus un mouvement, en écho.
- Écho...
- Écholocation. Vibrations, attention, réception, environnement.
- Vous écriviez pourtant avant Izlé, vous avez toujours écrit...
- Oui. Mais... non, c'est ridicule à dire.
- Arrêtez de retenir. Vous retenez toujours. Et vous venez de passer cinq mois en étant retenu. On se revoit, vous n'écrivez, ne photographez plus, au moins ne retenez aucune parole ici.
- ...
- Votre écriture et Izlé, donc, dites.
- J'ai toujours écrit en pensant un dialogue avec quelqu'un-e. En rencontrant Izlé, même en étant sur le point de la rencontrer, j'ai ressenti qu'elle était ce dialogue « de longtemps ». Politiquement, poétiquement, érotiquement, éthiquement. Je ne dis pas qu'il s'agit d'un dialogue unique, bien au contraire, en vivant du dialogue avec elle je retrouvais de plus en plus d'ouvertures de dialogues avec d'autres. Mais quelque chose de rare, de « solaire » comme m'a dit un ami. Elle était cette articulation solaire. De chaleur, de sang ; ce qui lie, à soi et aux autres. J'ai cru reconnaître cela, mais elle a eu besoin de partir et j'ai compris que je ne sais rien reconnaître. Je ne peux plus écrire, créer, en étant si idiot.

Elle, la CoPilot, elle écrit écrit écrit dans son calepin.

Cette CoPilot, psychanalyste ECF, a été rencontrée en mai. Ma mémoire est un enchevêtrement de mikado, mais il me semble que c'est à la première séance qu'elle m'a demandé « qu'est-ce qui vous fait du bien ? ». D'avoir répondu : « Foucault... Deleuze, Guattari... & les autres ». Elle a souri, moi j'ai souri-invisible lorsqu'en sortant de son cabinet (qui est son garage, j'aime, comme une cabane) j'ai remarqué sa bibliothèque fournie en Foucault. On a échangé 1h30 cette première fois.
La troisième fois elle m'accueille en me disant qu'elle vient de ressortir ce livre, « en pensant à vous, le connaissez-vous ? », un Lacan, "Le Sinthome". « Non, je n'y connais rien en psychanalyse, mais je souhaite apprendre ». Elle sourit, demande en me tendant le livre :
- qu'entendez-vous ?
- Symptôme.
- Oui, il y a du symptôme. Mais pas que ça. Justement en vous. Il y a un saint homme. À partir de vos symptômes il y a ce que vous en faites, un « Sint-home », un homme saint.
- [panique] Oh non... non non non, pas ça... vraiment pas... Un raté, oui. Un symptomatique.
- Vous ne seriez pas là aujourd'hui si vous n'aviez pas su à ce point transformer vos symptômes, l'immense violence de votre enfance, parentale, médicale. Vous ne sauriez pas aimer et créer aussi fort. Vous transformez les symptômes, vous les vivez et vous les changez, en vous et autour de vous.

Je n'ai rien dit, 
essayant d'appliquer Robert Bresson : « Sois sûr d’avoir épuisé tout ce qui se communique par l’immobilité et le silence. » 

Il y a quelques jours la CoPilot m'envoie un message, elle souhaiterait que je travaille une intervention pour une journée d'étude publique d'un groupe de recherche sur la psychanalyse & (avec) l'art. La nuit d'avant Beto me propose de rencontrer une guattarienne scintillante. La convergence me fait sourire, autant que me donne envie de fuir, d'idiotie camouflée, et d'innommables comme chape de plomb. Si la liberté de mouvement permet bien une chose, c'est de fuir.








vendredi 24 octobre 2014

Je n'ai jamais touché mes orteils.


Il n'y a pas
une nuit avant de m'endormir où je ne cherche les mots que je voudrais te
je ne dis plus rien
pas une nuit avant de s'endormir où la gorge s'étrangle jusqu'aux yeux
c'est avec le corps que je pourrais te dire
avec le corps au millimètre au microgramme
je ne dis plus rien

en fermant les yeux je conclus par chaque « aujourd'hui tu n'as pas compris le monstre que tu es »

les paroles sont haïssables
il n'y a plus de/ux mouvements
le manque est un bras tendu où il est possible de voir la veine médiane se mouvoir saccadée essoufflée suffoquée à ne plus parvenir à joindre la basilique et la céphalique





125ème jour d'enfermement
les murs rentrent sous la peau
rien opère silencieusement tout





« Extermination camouflée. »
Dit-il.
« Vous avez une gardienne dans votre cœur. »
Dit-elle.
Les deux n'ont aucun rapport. Si ce n'est de chercher pourquoi l'avoir bien cherché.



___


«
Par « alternatives infernales » nous entendons un ensemble de situations formulées et agencées de sorte qu'elles ne laissent d'autres choix que la résignation, car toute alternative se trouve immédiatement taxée de démagogie : « certains affirment que nous pourrions faire cela, mais regardez ce qu'ils vous cachent, regardez ce qui arrivera si vous les suivez. »
Ce qui est affirmé par toute alternative infernale, c'est la mort du choix politique, du droit de penser collectivement l'avenir. Avec la mondialisation, nous sommes en régime de gouvernance, où il s'agit de mener un troupeau sans le faire paniquer, mais sous l'impératif  : « Nous ne devons plus rêver. » 
» 

Isabelle Stengers
"Le prix du progrès"
p.127 - revue Jef Klak




___







dimanche 7 septembre 2014

78e jour cellulaire.




  Roland Topor












  Steve Gunn
  "Not The Spaces You Know, But Between Them"





samedi 6 septembre 2014

long contour au lent trou



  Roland Topor



le sang est noir
il y a ce trou chaque jour qui ne s'écoule pas, 
puis chaque nuit vers 3:00 qui dégouline en intérieur, comme si les larmes cherchent à fluidifier ce noir épais
je pleure de ma crédulité à ne pas t'avoir écoutée : qu'aimer plusieurs mois ou plusieurs années ne revient qu'à des cartes à abattre pour partir, aimer n'est qu'un terrain de solitude, un jeu de vides

tu as le goût de me souhaiter toute l'auto-poïétique possible, comme une dernière dislocation
d'où tu ne réalises pas que ma bâtardise se nécrose saoule de double-binds

des fois quand il y a la peur hurlante de ne plus comprendre la moindre valeur j'écoute ta voix sur des enregistrements, 
je ne te reconnais plus, ne comprends plus si cette voix a existé chaude ou déjà froide, présente ou déjà absente
tu me fais réfléchir à combien de temps nous durons à ne pas durer
la douleur de ton départ je vis pleinement avec, je n'ai pas tes valises de silence pacifique pour savoir quitter, je sais juste être nomade en la douleur
on m'a dit que ça continuait « 3 ans, comme une longue et lente fièvre », la seule durée que je conçois, que j'accueille

je n'attends plus rien
en personne, de personne
tu m'as transmis à ne plus cr[n]oire aux chaleurs de demain
sachant désormais que tout est explosion dans la gueule, dans les tripes, la fuite juste après les caresses, la tendresse comme se clouer adieu
suis cet animal noir qui donne juste le temps de ce qui peut briller au noir, je donne aussi généreusement que tu l'as [cru] aimé, je n'arrêterais jamais de donner aux gens qui cherchent à être beaux
tu disais « "les gens" ça n'existe pas » (tu connais bien mieux ma langue natale)
je suis un gens



samedi 30 août 2014

« Prison / prisoff ». (Mestizo.)


Il y a des textes qui me font demander ce que j'ai foutu jusqu'à présent dans ma vie pour les lire aussi tardivement. 

À force de lutter lutter lutter c'est à vrai dire contre le vent qu'il y a lutte, et ce vent agit à me dégonfler me dégonfler me dégonfler. Une cartographie de courants d'air dans la cervelle, j'en suis aujourd'hui à 70 jours d'enfermement à domicile, il n'y a plus d'orientations autres qu'animales et 'mistrales'. 
Même les ruines, les fameuses, s'effritent aux courants d'air.
Je ne saurais probablement jamais qualifier ce que je vis depuis des semaines, actuellement autant que lors d'un peut-être plus tard. Car je saisis à peine si je vis. Je perçois des vents qui prennent leurs élans sifflants entre les ruines desséchées (des choses judicieuses et douces que dit Clir, il y aura à mon encontre « vous êtes sec ») pour me traverser, comme si j'étais un travers aux éléments, un presque inutile-gênant, de la membrane diaphane pré-cendrée.

Est tout de même épinglé sur la cartographie un texte de Gloria Anzaldúa, que j'ai vécue comme une chamane rhizomique. 
Il y a de rares personnes ou de très brefs instants ces derniers temps qui parviennent à réinjecter une goutte de sève dans mon rhizome desséché. Le texte d'Anzaldúa a été la personne et l'instant.

Je ne diffuse ci-dessous qu'un passage du texte intégral, à propos du machisme, trouvant son accessibilité fine, autant que sa traduction française terriblement tardive (et l'ensemble des Cahiers ne fait qu'agrandir mon intérêt pour les résistances-créations politiques d'Amérique du Sud et l'apprentissage de l'espagnol). Mais l'ensemble de l'article "La conscience de la Mestiza" est une respiration étant parvenue à inverser un instant les courants d'air. 
L'écriture, la matière même de l'écriture d'Anzaldúa est un travail que je considère brillant car vivant via de la mixité [j'invite à cela vivement à lire tout le texte]. Exactement de ce qu'elle nomme « la tolérance pour les ambiguïtés », toutes ces ambiguïtés qu'elle regarde en face, comme une profonde faculté oculaire kinesthésique du monde. Elle les écrit ces ambiguïtés, non pas de façon universitaire, ni victimaire, mais avec une acuité d'existence et d'analyse des possibles à rencontrer, à partager.

Le choix de l'extrait ci-dessous : car ça faisait longtemps que je n'avais lu une critique « posée » du machisme, de la violence engendrée à ne pas savoir être homme. 
« Posée » peut-être de la même façon que pleurer silencieusement : savoir ce qui coule des larmes autant que savoir ce qu'il va falloir faire après les sécher. Chez Anzaldúa il y a la complexité du monde qui n'est ni crade ni convenable, ni blanc ni noir, mais l'établissement des nuances qu'il va falloir savoir composer pour une existence sans détours chromatiques. Et de ce fait il y a notamment pas une seule langue mais des harmonies de langues [embrasser].

Ici j'y lis sa pré[/]occupation de se faire bouffer la vie par les hommes, mais aussi son attention à pister des possibilités d'être hommes. Un caillou qu'on se prend dans la gueule ça n'a pas d'angle, ça a un poids durant la violence mais ça n'a pas spécifiquement d'angles blessants ; je ressens cela d'Anzaldúa, elle cherche le poids des choses, leur consistance vivante - jusque dans leur déséquilibre - plutôt que leur forme violente. 
Et ça me parle.
Notamment pour être plutôt un mec dont le poids de ce qui est attendu d'être « homme » m'attire en quelque sorte à partir des erreurs (plus ou moins abjectes) : ce qu'il est possible de ne surtout pas reproduire, mais de comprendre puis d'inventer. Anzaldúa ne cesse de vivre à partir des ambiguïtés que toute sa vie ouvre de conscience, et la force douce qui émane de sa stature face à la peur et aux débâcles humaines me porte. Elle fait notamment de sa culture un prisme aux autres cultures, ce qui est d'une générosité qui me perce, et m'éclaire sur mon austérité de blanc occidental. Je suis un gars blanc dont la précarité me sauve de toute évidence d'une chose : refuser une vie monochrome et d'une moralité bichromique.



"La conscience de la Mestiza. Vers une nouvelle conscience."

-- Gloria Anzaldúa

texte original de 1987,
traduction de Paola Bacchetta et Jules Falquet


[...] 

Que no se nos olviden los hombres. [N’oublions pas les hommes.]


Tú no sirves pa’ nada —



tu n’es bonne à rien.



Eres pura vieja. [Toi, tu n’es bonn’à rien –]

« Tu n’es qu’une femme » signifie que tu es défectueuse. C’est le contraire d’être un macho. Le sens moderne du mot machismo, ainsi que le concept, sont en fait une invention Anglo. Pour des hommes comme mon père, être un « macho » voulait dire être assez fort pour nous protéger et nous soutenir financièrement ma mère et nous, tout en étant capable de montrer de l’amour. Le macho d’aujourd’hui a des doutes sur sa capacité à nourrir et à protéger sa famille. Son « machisme » est une adaptation à l’oppression, à la pauvreté et la faible estime de soi. Il est l’effet des logiques masculines de dominance hiérarchique. L’Anglo, se sentant inadéquat, inférieur et sans pouvoir, déplace ou transfère ces sentiments sur le Chicano en déplaçant la honte sur lui. Dans le monde Gringo, le Chicano souffre d’une humilité et d’un effacement de soi excessifs, de honte de soi et d’auto-dépréciation. Dans le milieu Latino, il souffre de sentir une insuffisance linguistique et du malaise qui l’accompagne ; envers les Native americans, il souffre d’une amnésie raciale qui ignore notre sang commun, et de culpabilité, parce que la partie espagnole en lui a pris leur terre et les a opprimé-e-s. Il a une hubris compensatoire et excessive lorsqu’il se trouve avec des Mexicain-e-s venu-e-s de l’autre côté. Tout cela recouvre un profond sens de honte raciale.

La perte d’un sens de dignité et de respect chez le macho donne naissance à un faux machisme qui le conduit à rabaisser les femmes et même à les brutaliser. Coexistant avec son comportement sexiste, on trouve un amour pour la mère qui prend le pas sur tout les autres. Fils dévoué, porc macho. Pour laver la honte de ses actes, de son être même, et pour maîtriser la brute dans le miroir, il en appelle à la bouteille, à la paille, à la seringue, au poing.

Bien que nous « comprenions » les causes profondes de la haine et de la peur masculines, et les blessures infligées de ce fait aux femmes, nous ne les excusons pas, nous ne fermons pas les yeux et nous ne les supporterons plus. Nous exigeons de la part des hommes de notre peuple qu’ils admettent/reconnaissent/divulguent/témoignent qu’ils nous blessent, qu’ils nous font violence, qu’ils ont peur de nous et de notre pouvoir. Nous avons besoin qu’ils disent qu’ils vont commencer à renoncer à leurs manières blessantes et dégradantes. Mais plus que des mots, nous exigeons des actes. Nous leur disons : nous développerons un pouvoir égal au vôtre et au pouvoir de ceux qui nous ont fait ressentir de la honte.

Il est impératif que les mestizas se soutiennent les unes les autres pour changer les éléments sexistes de la culture mexicaine-indienne. Tant que la femme est dégradée, l’Indienne et la Noire en nous toutes et en nous tous sont dégradées. La lutte de la mestiza est d’abord et avant tout une lutte féministe. Tant que los hombres [les hommes] pensent qu’ils ont besoin de chingar mujeres [baiser des femmes] et les autres hommes pour être des hommes, tant qu’on apprend aux hommes qu’ils sont supérieurs et donc favorisés culturellement par rapport à la mujer [la femme], tant qu’être une vieja [une gonzesse] est un motif de dérision, il ne peut y avoir de réelle guérison de nos psychées. Nous avons fait la moitié du chemin —nous avons un tel amour pour la Mère, la bonne mère. Le premier pas consiste à désapprendre la dichotomie puta/virgen [pute/vierge] et à voir Coatlalopeuh-Coatlicue dans la Mère, Guadalupe. [Ndt : Coatlicue (dont le nom signifie : « celle à la jupe de serpents ») est la déesse mère chez les Aztèques, sa principale représentation connue consistant en deux serpents affrontés, une jupe en serpents et en épis de maïs et un collier de mains coupées et de cœurs arrachés, en train de donner le jour à son dernier enfant, Huichilopoztli, le dieu de la guerre, représenté par une tête de mort (et qui est le frère cadet de Coyolcháutli, la déesse de la lune et de ses quatre cents sœurs, les étoiles). Coatlalopeuh est la prononciation « aztéquisée » de Guadalupe (qui évoque fortement le nom de Coatlicue), la vierge apparue en 1531 à un jeune indien sur la montagne de Tepeyac, à l’endroit où s’élevait un temple dédié à Tonantzin (déesse dont le nom signifie « notre mère très révérée »). La Vierge de Guadalupe est l’expression maximale du syncrétisme entre les religions indiennes et chrétienne, elle est devenue la principale patronne des Mexicain·e·s, très unaniment révérée et partout représentée.] 

La tendresse, signe de vulnérabilité, fait si peur aux hommes qu’ils l’expriment aux femmes par de la violence verbale et des coups. Les hommes, encore plus que les femmes, sont enchaînés aux rôles de genre. Les femmes, au moins, ont eu les tripes de s’enfuir de leur servage. Seuls les hommes gays ont eu le courage de s’exposer à la femme qui est en eux et de défier la masculinité communément admise. J’ai rencontré, dispersés et isolés, quelques hommes hétérosexuels doux, le commencement d’une nouvelle lignée, mais ils sont égarés par des comportements sexistes qu’ils n’ont pas pu éliminer et qui les entravent. Il nous faut une nouvelle masculinité, et le nouvel homme a besoin d’un mouvement.

Mettre dans la même catégorie les mâles qui dévient de la norme générale et l’homme, l’oppresseur, est une injustice énorme. Asombra pensar que nos hemos quedado en ese pozo oscuro donde el mundo encierra a las lesbianas. Asombra pensar que hemos, como feministas y lesbianas, cerrado nuestros corazónes a los hombres, a nuestros hermanos los jotos, desheredados y marginales como nosotros. [Il est stupéfiant de penser que nous sommes restées dans ce puits obscur où le monde enferme les lesbiennes. Il est stupéfiant que, comme féministes et comme lesbiennes, nous ayons fermé notre cœur aux hommes, à nos frères les pédés, deshérités et marginaux comme nous.] Suprêmes franchisseur-e-s de cultures, les homosexuel-le-s ont des liens forts avec les queers blanc-he-s, Noir-e-s, Asiatiques, Native American (Indien-ne-s de l’Amérique du Nord), Latinas et Latinos, ainsi qu’avec les queers en Italie, en Australie et sur le reste de la planète. Nous sommes de toutes les couleurs, de toutes les classes, de tous les peuples et de toutes les époques. Notre rôle est de relier les personnes les unes avec les autres —les Noir-e-s avec les Juives et les Juifs, avec les Indien-ne-s, avec les Asiatiques, avec les blanc-he-s, avec les extraterrestres. Il s’agit de transférer des idées et des informations d’une culture à l’autre. Les homosexuel-le-s de couleur ont plus de connaissance des autres cultures ; ont toujours été en première ligne (bien que quelques fois dans le placard) de toutes les luttes de libération dans ce pays ; ont souffert plus d’injustices et leur ont survécu contre toute attente. Les Chicanas et Chicanos doivent reconnaître les contributions politiques et artistiques de leurs queers. Écoute, peuple, ce que dit ta jotería ! [Joto signifiant « pédé » dans un sens péjoratif et avec un caractère efféminé,jotería serait dans ce cas une « bande de folles ».] 

Il y a une raison pour laquelle le mestizo [métis] et le queer existent à ce moment de l’histoire et à cet endroit du continuum de l’évolution. Nous sommes un mélange qui prouve que le sang ne constitue qu’une seule et même trame, et que nous sommes la manifestation d’âmes similaires.
[...]