vendredi 3 août 2012

Gros pâté de divan.

Ok cette jeune psy du centre thérapeutique est smart, plutôt très bonne joueuse d'échec mental, dotée de quelques paillettes lumineuses d'ironie.

Un extrait. Surtout écrire avant que ma mémoire troue tout. (En action orale je suis nettement moins limpide que ce qui peut se lire ci-dessous, j'ai des pauses extra-terrestres ou alors des élancées ultra-speed, je ne regarde jamais l'interlocutrice dans les yeux, je trifouille mes doigts comme pas possible...)
Je lui demande :
- Vous allez me demander d'arrêter de fumer encore cette fois-ci ?
- [grand sourire] Non... non. J'ai envie de savoir comment vous vous sentez, même si je sais que c'est une question trop vaste pour vous.
- Yep. Disons comme quelqu'un qui a peur de se foutre en l'air prochainement pour ses 33 ans ? ... Vous n'auriez pas dans votre sous-sol un caisson cryogénique pour que je m'éteigne quelque temps ?
- [même sourire, de la douceur dedans] Je ne crois pas avoir ça... Je regarderai quand même. C'est quoi, la symbolique des 33 ans ?
- Non, j'adore le chiffre 33. Un anniversaire c'est un des rares symboles que je trouve important, le fêter signifie que c'est chouette d'être né-e, et je ne vois pas trop me concernant en ce moment en quoi ceci s'avère chouette au-delà de la fonctionnalité... J'ai des ami-e-s dément-e-s d'attention et d'intelligence douce mais, c'est absolument dégueulasse à dire (et j'assume d'être un bâtard, 33 années de bâtardise à célébrer), les gens intimes pour lesquels je suis à vrai dire le plus heureux d'être né n'en ont eux plus rien à foutre que je sois né. Ils ne seront pas là à le signifier, ils ont été heureux que je sois né mais ne souhaitent surtout plus que cela soit vivant. Je ne sais pas, je dois avoir un gros problème avec l'abandon, un truc de l'enfance peut-être... Hmm là ça fait un peu Psychologies Magazine comme théorie à 3 balles de l'abandon, non ?
- [sourire] Oui c'est en effet très
Psychologies Magazine. « Fêter d'être né », c'est joli, étonnant, je n'avais jamais entendu ça à propos des anniversaires...
- Ouioui c'est joli c'est joli... Ce sont des paroles. Est-ce que ma vie a l'air d'être jolie ? Concrètement on est rarement heureux d'être en vie juste pour être en vie, on nait pour que quelque chose soit vivant. Moi ça fait un enchaînement ces dernières années qu'il m'est demandé de dégager du vivant. Et ne me dites pas que je peux me vivre uniquement d'océan et d'étoiles.
- Je ne le pense pas. Est-ce que vous avez déjà quitté quelqu'un dans une relation intime ?
- Hmm... non. Mis à part des mini relations dont je n'avais pas d'émotion, juste de la situation à consommer.
- Pourquoi vous n'avez jamais quitté ?
- Honnêtement... je ne conçois pas le principe, je crois. Tout le monde lâche tout le monde. Je ne quitte pas des gens que j'aime, c'est très simple pour moi ; j'ai conscience que ce propos peut paraître fortement niais mais ça relève d'une évidence pour moi. Je suis une sorte de chevalier névrotique, une erreur contemporaine en la matière, d'une fidélité inimaginable. C'est-à-dire que si je trouve quelqu'un-e de beau humainement et que je sens que cette personne ressent aussi de la beauté, je m'engage à ce que ce ne soit pas gâché. Des gens profondément beaux j'en ressens vraiment très peu, et de ce qui est précieux j'ai ce principe sûrement débile de m'engager à le vivre tant que la beauté existe.
[Je ne sais plus quand mais il y a un moment où je lui précise que je ne parle pas d'une fidélité « vieille école », que je peux aimer quelqu'un-e qui n'est pas là en espace-temps et « aller voir ailleurs » pendant ce temps morne, elle acquiesce disant « oui oui j'ai compris qu'il ne s'agit pas d'une fidélité sexuelle », le terme me fait sourire.]
- Oui mais quand ça va mal, quand l'autre vous fait mal pourquoi voudriez-vous continuer à être fidèle ?
- Mais justement, parce que cette notion de fidélité est plurielle, elle n'est pas binaire : il y a forcément dans une relation intime des moments où ça va mal et des moments où ça va bien (et autres), ou alors vous ne connaissez que des relations qui vont continuellement bien ?
- [gênée] Non...
- Je ne m'arrête pas à ce qui ne va pas bien, si je dois m'arrêter c'est lorsque ce n'est juste plus beau. Sauf que quelqu'un-e qui va mal, qui fait du mal à des moments, n'est pas pour autant dénué-e de beauté. Faire de la merde ce n'est pas forcément être de la merde. Les gens considèrent sans arrêt cela : « ça va mal / je vais mal, alors on arrête tout » ; la moindre difficulté devient une incapacité absolue. Sauf qu'avec le premier plan de la difficulté il y a le second plan de la beauté d'un-e individu-e. Je suis fidèle au second plan, et donc si je décide d'une relation je m'engage à vivre le premier plan avec ses variations. ... Sauf qu'apparemment je foire grave quelque part, je foire sûrement avec cette fidélité ridicule.
- Je ne crois pas que ce soit vous qui « foirez ». En fait vous êtes quelqu'un... d'entier. Et c'est... rare.
- Super... Entier pour qu'on me bousille afin que je sois morcelé ? Entier pour faire peur aux autres ?
- Non, juste votre fonctionnement n'est peut-être pas celui de l'autre ?
- Ah, alors ça j'y ai réfléchi et c'est également intéressant. Encore une fois, un fonctionnement ne me paraît pas quelque chose de binaire, ça fonctionne / ça ne fonctionne pas, en tout cas dans un domaine relationnel où les sensibilités se reconnaissent la notion de fonctionnement ne me semble pas unilatérale ou monobloc. On possède chacun-e évidemment notre façon de fonctionner, mais lorsqu'on atteint quelqu'un-e le fonctionnement ouvre une zone mixte, j'expérimente le fonctionnement de l'autre avec mon propre fonctionnement, qui ellui-même teste mon fonctionnement avec le sien.
- Ce n'est pas faux, c'est intéressant. Vous verriez cela comme un travail d'équilibrage ?
- Oui, de l'acquisition d'équilibre, continuel. Ce qui ne signifie pas aussi qu'il n'y a jamais de déséquilibres, et qu'il est impossible de se relever de déséquilibres ; le déséquilibre* est important, nécessaire en tout. En tout cas un fonctionnement est forcément partagé, des fonctionnements entièrement solitaires ne *tomberaient pas amoureux. Mais tout ça ce sont peut-être des foutaises dans ma tête, il n'y a qu'à voir ma réalité ahah... Par exemple ce gars qui me plaît m'a dit que la fidélité humaine n'a pas lieu d'être si nous ne sommes pas deux, ça me tord le cerveau ce truc...
- Je ne suis pas sûr que ce qu'il a dit soit exact. Lui le perçoit comme cela, soit, mais vous est-ce que vous ressentez positivement votre notion de fidélité vis-à-vis de lui ? Est-ce qu'envers vous-même cette fidélité est importante ?
- ... Oui. Elle n'est pas « importante », elle est, c'est tout. Je ne sais pas être autrement. Je n'aime pas n'importe comment et je ne zappe pas n'importe comment, parce que les gens ne sont pas n'importe quoi. Sauf que ces gens me prennent pour un taré gigantesque et effrayant, parce que je suis toujours là quand ils m'ont jeté n'importe comment en disant quasi n'importe quoi, quand presque tout le monde est parti autour d'eux, et surtout je crois quand eux-mêmes veulent partir d'eux-mêmes... Bref, ça ne se fait pas socialement de durer dans cette sorte de fidélité.
- Pourquoi selon vous ça ne se fait pas ?
- Je ne sais pas trop. J'ai l'impression que pour pas mal de personnes à cette situation de durée elles n'y regardent que ce qu'elles se perçoivent de mauvaises, une durée d'échecs et de mésestime et donc de peurs qui cloisonnent violemment la beauté, avec quelque part le fantasme cyclique de recommencer à zéro avec je ne sais quoi, je ne sais qui. Le pire, ahah, c'est que je pourrais presque devenir comme ça...

*

Je ne peux pas me rappeler de tout, nous avons amplement discuté. Elle s'est surtout concentrée en filigrane intelligent à questionner si je crois toujours en mes fondements personnels, même si je suis défoncé de tristesse elle interrogeait si j'étais au moins « heureux » d'être en accord avec ce que je crois/sens. À un moment je ne sais plus pourquoi je lui ai demandé spontanément :
- Croyez vous qu'il y a des personnes qui font mal et que ça rend heureuses ? Qu'elles sont tellement persuadées de leurs principes que ce qu'elles entraînent de douloureux les rendent satisfaites ou indifférentes.
- Non. Je ne crois pas du tout que ces personnes en soient heureuses. Là j'en suis persuadée. Parce que quiconque sait justement fondamentalement ce qui rend heureux.

.../...
- Votre diagnostic autisme est pour quand ?
- En septembre. Je vous amènerai du champagne.
- Pourquoi ?
- [larmes aux yeux] ... Pour fêter officiellement que je suis vraiment un taré, et de ce fait un raté relationnel.
- Non alors je n'ai pas envie de champagne pour ça. Pour moi vous n'êtes ni taré ni raté, vous êtes quelqu'un qui vit sans détour et, je vous le répète, c'est rare.
- D'accord d'accord, j'ai compris, vous préférez du Champomy.
Elle éclate de rire.

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