dimanche 15 août 2010

Bien avant les mots et les phrases [train retour Dijon].


{ En écoute : Bach par Paul Tortelier - Suite pour violoncelle seul n°6, BWV 1012 }



Aujourd'hui train de retour depuis Dijon.
Très peu dormi ces derniers jours... dernières semaines, derniers mois. Peut-être années, à vrai dire. Comme si mon cerveau se lève (dernièrement il bondit) avant même que j'ouvre les yeux.
De plus en plus impossible d'arrêter de réfléchir, ou peut-être plutôt de plus en plus possible de réfléchir. De cette impression que je suis un être très lent, très peu doué pour des milliards de choses, autant que disposant de pensées à toute allure.

Dans un train je ressens encore plus comme tout devient vitesse. Aujourd'hui je me suis notamment dit cela : j'aime les no man's land comme les hôtels et les trains car j'ai l'impression de ne pas être localisé et de ce fait de n'être tenu à aucun rythme, de pouvoir libérer toute la vitesse que je contiens bien souvent à l'intérieur de moi.

Cette fois-ci dans le train : un livre sur la logique.
Avant de l'ouvrir je perçois mon cerveau bien de trop chargé d'idées qui tressautent les unes contre les autres sans que je puisse parvenir à les sélectionner. Généralement c'est désagréable, et l'angoisse fourmille. Ai des réflexes automatiques comme pour bercer mon esprit lorsqu'il est trop speed, j'apprends de plus en plus à les accepter et les apprécier plutôt que de les réfréner ; ce peut être agiter les doigts, balancer la tête, mentalement compter des formes répétitives de l'environnement. Il me semble que ça a encore rapport avec le rythme, j'y reviendrai.
Sauf que si je me mets à trop compter les (29) plis du rideau rouge du train sans parvenir à ce que mon esprit soit apaisé ou amusé c'est que le speed va devenir grignotage interne. Lorsque le cerveau commence à grignoter, il vaut mieux lui donner à manger (à défaut de pouvoir s'agiter physiquement plus amplement).

Alors voici ce livre sur la logique.
Speed = je ne lis pas, je cours de phrase en phrase et entre les phrases. Quasiment indescriptible. Avec cette conclusion nettement débile : je ne comprends rien et je comprends tout. Et justement la débilité est exactement cette douance ambivalente, comprendre minutieusement et ne rien comprendre globalement.
Il y a des formules mathématiques, je suis absolument incompétent en mathématique et pourtant, je ne sais pas comment l'expliquer, je comprends bon nombre des quelques formules que je parcours. Bien sûr rien de très érudit puisque c'est un ouvrage universitaire d'introduction, et que je ne sais même pas s'il s'agit de formules mathématiques ou bien d'équations ! Mais justement, il me semble que je ne cherche pas à déchiffrer les « formules » mais que je les vois : je les comprends depuis une sorte de beauté visuelle, je saisis graphiquement, matériellement, comme des dessins en équilibre/s.

Puis je lis un passage sur la saturation. Je ne sais jamais expliquer ce que je perçois (et d'ailleurs c'est absolument l'horreur pour moi lorsqu'on me demande d'expliquer une compréhension, je deviens opaque) mais je peux tenter quelques esquisses... Je perçois que la saturation intervient en logique lorsqu'il y a indétermination sur un référent, sur un sujet du monde, la saturation étant présentée comme nécessaire à la bonne compréhension d'un énoncé ; il est question d'une notion proche appelée « désambiguïsation ». La saturation référentielle se doit de rajouter des niveaux informationnels à un sujet/objet, elle doit amplifier les renseignements d'un énoncé logique. Si j'écris « Charles écrit un texte » ==> qui est Charles ? comment écrit-il ? quel texte ?
Et quelque chose commence à galoper dans mes pensées. Cette saturation m'apparaît être presque toujours de trop dans le monde, du moins dans ma vie dans ce monde. Elle est désignée comme nécessaire à « la » bonne compréhension alors que je la ressens comme encombrante, obstructive, justement ambiguë. Je sature de cette saturation. Que je perçois bien souvent inconsistante, incohérente, voire triste et dangereuse. Je ne crois pas avoir besoin de cette saturation pour comprendre les référentiels du monde : je vois en eux tels qu'ils sont, ce peut être très limpide, très simple.

« Très simple ».
Depuis ce passage sur la saturation, j'ai quitté le livre pour le casque de musique. L'effet recherché est immédiat : cerveau speed + mouvement d'un train + musique au casque = (toujours) explosion de pensées. Une véritable électrisation des neurones, une transe.
Plusieurs pensées sous BWV 1012 :

* « très simple » : le monde est complexe, le monde est simple, car ce qui est complexe est simple autant que ce qui est simple est complexe ;

* dans ce violoncelle de Bach il y a clairement de la musique d'air : l'air est la musique entre chaque note, l'air souffle/chante entre chaque corde ;

* je n'arrête pas de compter les plis du rideau (compulsion répétitive à hauteur de l'intensité de l'électrisation mentale), 1, 2, 3, 4, 5, 6, jusqu'à 29... ceci une dizaine de fois tout au long des 3h du trajet... et avec la musique je réalise que je commence à caler le dénombrement des plis au rythme de la musique, ce qui me fait entrevoir ceci : les chiffres ont un rythme, ils ont une musique, un tempo, une danse ;

* je pense au chant, à la soi-disant nécessité de verticalité pour faire pleinement vibrer le chant, et je questionne alors l'horizontalité : communément être horizontal c'est être mort - ou mourant - et donc silencieux, et je sais que je n'ai jamais approuvé ces dé/valorisations de la verticalité et l'horizontalité... j'ai l'impression qu'il manque une dimension à ce mode de pensée, quelque chose de l'ordre de l'oblique et de la rotation, une sorte de 3D...

* ... et je me demande : quelle serait la logique avec des équations non plus linéaires mais multidimensionnelles, ondulant librement dans l'espace ?

¤

Et plein d'autres vortex dans la tête.
Probablement beaucoup trop. À des moments je me demandais si les autres passagè-re-s me voyaient me balancer, puis regarder la lumière au travers de mes sourcils, puis agiter mes doigts, puis sourire en apercevant dehors un arc-en-ciel, puis dessiner du doigt sur la tablette des formes invisibles... Réalisant une fois de plus qu'aucune de ces personnes ne pouvait lire en moi tout ce qui était en train de s'écrire à toute allure.
Je ne sais pas dire ces pensées, j'appartiens à l'incommunicable ; tout au plus je sais parfois un peu les écrire.
Mais l'écriture est tellement pauvre à côté d'une danse spontanée, d'un feu d'artifice, d'une tornade, d'une symphonie, du vol d'un oiseau. Mes pensées ont ces vivacités bien avant d'avoir des mots et des phrases.

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