vendredi 26 mars 2010

exposé ondulatoire

Je ne sais pas s'il s'agit d'une image mentale, de la photo que je retiendrais aujourd'hui. Peut-être parce que je ne sais pas comment décrire bien souvent ce que je « vois ».

Flash-back.
Je crois que ma dernière photo mentale était hier à Paris. C'était dans une rue, par terre sur le goudron, non loin d'un mur, quelqu'un-e avait disposé une dizaine de cailloux ronds et lisses les uns à côté des autres, comme une petite parcelle de bord d'océan avec ses galets. J'y ai vu une minuscule mer, et j'étais surtout absorbé à imaginer une personne accroupie (sublime posture corporelle) disposer minutieusement ces cailloux comme tels dans un quadrillage imaginaire, au milieu de la foule, au milieu de la nuit, je ne sais pas. D'ailleurs, pas si imaginaire que ça le quadrillage, puisque je l'ai remarqué. Une fois de plus, j'ai brusquement arrêté ma marche pour regarder, regarder intensément, probablement sourire, et me mettre à rêver, fasciné par quelques cailloux sur un goudron urbain. Je ne sais pas si mes assistant-e-s - qui doivent être attentivement à proximité de moi lorsque je roule dehors, bien que je considère mes marches solitaires - sont habitué-e-s ou toujours stupéfait-e-s de me voir souvent soudainement m'arrêter pour observer quelque chose qu'ils/elles ne saisissent généralement pas...

Me demande fréquemment comment retranscrire pour les autres tout ce que je « vois ». Ces fameuses ondes. Ce matin en me réveillant je réfléchissais à cela. J'énumérerais.

- Le dessin. Lorsque mes mains fonctionnaient encore assez, jusqu'à mes 20 ans, je dessinais quasi quotidiennement. Je ne dessinais des détails à scruter, des minutieux : une cathédrale, une usine, la fumée d'une cigarette. Aucun doute que le dessin me manque profondément. Mais le deuil a été fait depuis longtemps.

- La vidéo. Beaucoup pratiqué à une époque. Ai considéré pendant longtemps que c'était le meilleur moyen de capter ce qu'il y a entre deux mouvements distincts, c'est-à-dire que je cherchais principalement à ne filmer que les indistincts qui appartiennent aux ombres, aux flous, aux lignes fuyantes/galopantes. Comme le mouvement d'une luminosité électrique, ou bien les pixels grouillants d'un geste du corps. Encore une fois, je travaillais sur des millimètres, des heures et des heures sur des millimètres. Mais quelque chose m'a frustré, que je ne saurais précisément définir, peut être qui m'apparaît de l'ordre d'un manque d'instantanéité. « Ce que je vois depuis ma tête » est généralement vif, certes dense en formes, en couleurs, en mouvements et en sons, mais élaborer ces images depuis un logiciel de montage perdait quelque chose de polaroïd.

- L'écriture. La retranscription qu'ai le plus pratiquée. J'essaye d'y revenir avec cet espace web. Mais là aussi depuis plusieurs années il y a quelque chose qui ne me satisfait pas. Indéniablement, les mots ne disent pas tout. Je crois même que le silence en dit nettement plus. Le silence est un espace, mais il n'inscrit rien. « La langue est fasciste » dit Barthes, et je suis de plus en plus d'accord. En tout cas les ondes que je perçois ne sont pas des mots, c'est de la matière et non pas du scriptural. Alors décrire par des mots, des phrases, est un travail qui me paraît de moins en moins certain.

- La photographie. Oui... De même, ai pratiqué pendant plusieurs années, de l'argentique (qui malheureusement n'est pas une pratique vegan) puis du numérique. Pratique à la fois très frustrante pour moi qui ne peux pas tenir/activer l'appareil, mais aussi il s'avère désormais qu'avec les numériques j'ai de meilleures possibilités d'indications envers l'assistant-e qui cadre (bien qu'il faille encore malheureusement passer par le langage). Je suis en train d'y réfléchir de nouveau très fortement ces derniers temps... À suivre.

Où je voulais en venir.
À ce qui me fascinait ce matin visuellement, mentalement, aussi de façon auditive, épidermique, spatio-temporelle.
Toujours étrange - parfois pénible, isolant - de devoir me concentrer pour décrire un moment d'une certaine béatitude. Depuis que je suis gamin j'ai ce rêve que les gens que j'aime le plus puissent se brancher à mon cortex pour visualiser et ressentir ce que je perçois.

Il s'agissait d'une ombre au plafond. <== Là c'est une description absolument ridicule, en tout cas vraiment vraiment vraiment minimale et imparfaite.
*
Déjà, le rapport aux plafond : du fait du handicap je suis depuis toujours très souvent allongé, immobile, le regard perpendiculaire à des plafonds. J'ai en quelque sorte tout un univers du plafond. Depuis tout petit je distingue les plafonds : il y en a que j'adore, qui m'emportent comme un ciel étoilé, et il y en a d'autres qui me procurent des angoisses terribles. Je suis très attiré par les détails infimes qu'il peut y avoir dans un plafond, les taches presque imperceptibles, les minuscules écailles de peinture... J'ai vu probablement une centaine de plafonds et, autant lorsque j'étais enfant c'était souvent insupportable d'y être confronté, autant plus je vieillis plus j'aime les contempler.
Le plafond de ce matin est celui de ma chambre. Il est récent, issu d'un appartement moderne, avec une sorte de peinture blanche, granuleuse et brillante. Ce qui fait que suivant la lumière, les « granules » découvrent d'innombrables petites ombres.
* Et justement : la lumière & l'ombre. Il y avait tout au travers du plafond de cette pièce une courbe partageant une lumière & une ombre légères. Légères : comme un voile (il pleuvait >>> la lumière au travers de l'eau). Mais cette courbe avait ça de fascinant : il n'y avait rien de distinct d'où se terminait la partie claire et d'où commençait la partie plus sombre, il s'agissait d'une zone nuageuse, floue, évanescente. Et vibrante, depuis mes yeux cette bande nuageuse dansait lentement, flottait.

Alors l'ensemble de l'espace vibrait. Mais de façon infime, aussi imperceptible que la respiration de la peau. Et depuis cette très fine vibration, des ondulations ricochaient du plafond à mon corps. Très difficile à décrire, je sens mes mots terriblement maladroits (trop rigides, trop formels, trop rien). Ces ondulations ne se voient pas avec les yeux, je ne sais pas comment dire................ comme s'il y a des yeux à l'intérieur du cerveau, des yeux internes qui rétroprojectent ce qui se visualise en perception corporelle/sensitive globale. Par exemple mes doigts fourmillent légèrement dans de tels moments, électro-charnel.
Et un son : ici c'était comme un chuintement, une respiration presque sourde, un crissement aquatique de violon. En moi ça dit / ça voit : « le bruit ocre des parois pulmonaires ».

Je ne sais pas combien de temps ça a duré, j'imagine quelques minutes, peut-être quelques dizaines de secondes ; mais qui ne signifient pas grand-chose pour moi. Les « moments ondulatoires » distendent (?) le temps et l'espace. Il ne s'agissait plus de ma chambre, autant qu'il ne s'agissait plus de vendredi.



°°°

Je crois qu'il y a encore peu de temps j'aurais eu honte-peur de décrire tout cela, du moins de tenter de retranscrire.
Parce que je n'en parle quasiment jamais, parce que c'est en moi depuis très longtemps et que ça me paraît bien souvent trop intense pour être accepté par autrui.

« Weird » comme ça martèle souvent mon esprit en ce moment.
(Weird, whatever you say.)

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